Je me baladais dans Paris avec deux amies quand je fus immédiatement happée par une sorte de basse, grasse profonde bien ronde, et très rythmée. De quoi illuminer ma journée, mais impossible de comprendre d’où ça vient,  nous pensions naïvement  que c’était la playlist du carrousel qui cachait en réalité une plus grande surprise : de la musique électronique oui, mais sans aucunes machines.  

Sans câble, sans ordinateur, sans synthé : c’est le pari de No Clic, le projet porté par Yann et Léo et que j’ai aperçu dans une transe instrumentale qui m‘a tout de suite emballée. C’était la fièvre du rock mélangé à l’improvisation du Jazz, modernisé par des sonorités techno en plein après-midi dans un Paris bruyant. Il fallait que j’en apprenne davantage et maintenant vous aussi :

Leur concept :« Nous faisons de l’électro sans électricité. Notre projet est 100 % acoustique. »

Derrière cette idée, il y a une rencontre entre plusieurs sensibilités.« Nous nous sommes rencontrés autour de plusieurs passions communes. Les vieux objets, le recyclage, mais surtout la musique », racontent-ils. Les deux artistes ont aussi« cofondé un projet associatif autour de la culture de la terre sans énergie fossile mais aussi la culture de l’esprit ». De ce croisement est née une intuition musicale mais aussi politisée : « Très naturellement nous avons mélangé tous ces ingrédients et on s’est aperçu que nous pouvions formuler une critique de la société de consommation en tapant sur des bouts de bois et des cocottes endommagées. »

No Clic se construit à partir d’objets de récupération, transformés en matière sonore. « Tout est musique, tout est instrument. » Mais reste une vraie exigence esthétique.« Ce que nous cherchons c’est la cohérence entre toutes les sonorités sélectionnées », expliquent-ils. Leur installation est en perpétuel évolution, avec seulement deux conditions essentielles  : « il faut que l’objet ait un véritable intérêt sonore et surtout qu’il rentre dans la remorque. »

Reproduire ou produire ?

Le projet  pose aussi une question de fond : qu’est-ce qui fait encore l’essence de la musique électronique ? Yann et Léo restent prudents sur la définition :  “nous ne venons pas de la musique électronique et donc ne connaissons pas les codes. Cela crée malgré nous quelque chose de singulier.  Par essence notre musique ne peut être qualifiée d’électronique, même si on le fait quand même. »

La musique électronique c’est le son de la machine, ce son a créé une esthétique aujourd’hui reproduite par no clic. On ne peut pas parler de musique électronique quand ce n’est pas le cas, mais je reste persuadée d’avoir écouté de la techno et de la psytrance quand même ! 

Le duo ne reproduit pas la techno au sens strict, mais en retrouve certaines logiques : la boucle, la pulsation, la répétition, l’énergie collective. « La techno est un courant musical basé sur l’électricité dans un monde où l’énergie est un enjeu majeur. Avec ce projet, nous questionnons la place de l’énergie dans la musique actuelle », expliquent-ils. Une manière de déplacer la question de la machine vers celle de l’écoute, du geste et de la matière.

Musique de rue 

« La rue est un fantastique espace d’expression artistique. Elle désacralise l’artiste et lui redonne un lien plus direct avec le public » Une réponse tellement intéressante dans un moment où l’on questionne sans cesse la place hégémonique de l’artiste sur une scène. Là c’était un vrai moment d’échange, tous sur le même trottoir. Pour le duo c’est aussi un moyen de se faire entendre réellement et créer  : “un réseau social dans la vraie vie.” avec “un moment unique et gratuit” 

Cette relation directe au réel façonne aussi leur manière de jouer. « On a en effet une base mais dans laquelle on est en perpétuel improvisation », expliquent-ils. « Le lieu, l’heure et le public ont une grande importance sur la direction qu’on prend pour développer notre show. » Dans la rue, l’environnement devient même une partie intégrante de la performance : « La flexibilité est absolument fondamentale et l’imprévue le fioul de notre créativité. Une sirène de pompier peut très bien s’intégrer spontanément à notre musique. L’espace public est constamment en mouvement. »

À deux, leur création repose sur une complémentarité assumée. « Notre quête réside dans l’esthétisme de l’imbrication rythmique », disent-ils. « Chacun a un rôle défini, et nous cherchons un équilibre. Léo a plutôt le rôle de socle quand Yann s’occupe de la couleur. » Leur musique avance ainsi entre structure et texture, base rythmique et nuances sonores très travallées. 

Mais le cœur du projet est dans ce dialogue impossible avec la machine, se rapprocher le plus possible de ce qu’elle fait sans pour autant jamais atteindre la perfection robotique : 

Fatigue physique, métronomie imparfaite, notre quête artistique en fin de compte c’est de réhumanisation la boucle réputée parfaite de la machine. » Autrement dit, retirer l’électricité ne revient pas à vider l’électronique de sa substance, mais à lui redonner du corps, de l’accident, de la présence.L’esprit du projet se retrouve aussi dans les réactions qu’il suscite. Parmi leurs souvenirs, ils retiennent« cette fois ou une riveraine est venue pour se plaindre de la sono trop forte pour en fin de compte rester avec nous et apprécier notre concert ! » Et si leur musique ouvre une réflexion sur les objets, l’énergie ou la définition même de la techno le principal reste la joie « Si la personne repart avec le sourire, c’est gagné. » et c’était mon cas.

crédit photo : Eric Bretonneau