
Dimanche dernier on a vu des images magnifiques, de partage de communion, de rigolades et de batailles d’eau, mais on a aussi vu des choses qui nous ont déplu, donc on vous en parle.
L’idée fondatrice de la Fête de la musique lorsqu’elle fut lancée en 1982 par Jack Lang (pardon de le citer) et Maurice Fleuret : ouvrir les rues, faire tomber les barrières entre amateurs et professionnels, permettre à chacun de jouer gratuitement dans l’espace public (et pas privé). Une fête populaire donc, spontanée, ouverte à tous les styles et à toutes les pratiques. Une fête où la culture était accessible et pas snob.
Quarante-quatre ans plus tard, la Fête de la musique est devenue l’un des événements culturels les plus connus. Son succès est incontestable. des milliers de touristes viennent chaque année dans la ville pour célébrer avec nous dans les rues. avec plus de 2 millions de personnes dans la capitales dimanche dernier. Alors sans vouloir rendre les français désagréables et peu accueillants (c’est déjà une étiquette qui nous colle à la peau), ça a vraiment changé notre vision de cette fête, et les marques et autres partenaires l’ont très bien compris.
Partout apparaissent des partenariats de marques, des événements sponsorisés, des opérations marketing qui se font passer pour des célébrations culturelles. Spotify, plateformes de streaming, marques d’alcool, influenceurs et organisateurs privés rivalisent de visibilité dans une compétition où l’exposition médiatique est plus importante que l’événement en lui-même
A cause de cet engouement, la Fête de la musique est devenue un produit hyper bankable. Célèbre-t-on encore la musique ou célèbre-t-on désormais un événement devenu produit touristique, vitrine marketing et de surcroît un casse-tête sécuritaire ?
Mais rappelez-vous, avant lorsque le monde n’était pas encore cette folie marchande, les musiciens du quartier installaient un ampli devant un café, jouaient quelques titres qu’ils adoraient, il avait un larsen toutes les 15 min, et c’était fantastique. Quelques amis montaient une petite scène sur une place. On dansait, c’était marrant.
Les réseaux sociaux ont mondialisé l’événement, et dans cette histoire, on a perdu quelques plumes.

Le grand oublié : l’artiste amateur
La contradiction saute aux yeux lorsqu’on s’intéresse aux artistes indépendants. Chaque année, de nombreux collectifs tentent d’organiser des événements respectant les règles : demandes d’autorisations, dossiers administratifs, contacts avec les mairies d’arrondissement, démarches auprès des préfectures ou des services municipaux. Beaucoup racontent pourtant la même histoire: délais interminables, procédures complexes, réponses tardives ou refus sans véritable explication. ça devient complètement absurde !
Ceux qui cherchent à faire les choses correctement vont être découragés avant même d’avoir commencé quelque chose. Pendant ce temps, les grandes structures privées disposent des moyens humains, juridiques et financiers nécessaires pour obtenir les autorisations. Donc quand on voit des évènements comme celui de spotify se produire, faut pas s’étonner que la fête de la musique n’est plus ce qu’elle est. N’oubliez pas quand c’est gratuit mais sponsorisé, le produit, c’est vous. Vous êtes un support de communication à ciel ouvert, un moyen d’obtenir une image populaire avant tout.
Les petits artistes se retrouvent alors confrontés à un choix impossible : abandonner leur projet ou prendre le risque de jouer sans autorisation pour la plupart…
La Fête de la musique n’avait pas été pensée pour ça. Elle avait précisément été conçue pour celles et ceux qui n’avaient pas accès à la scène. A l’époque, l’ancien ministre de la culture fait le constat que 5 millions de personnes en France jouent d’un instrument. L’idée était de pouvoir démocratiser la culture, de sortir la musique des institutions ne serait-ce que pour une journée.
Une fête dangereuse pour les vulnérables
Il serait naïf d’imaginer qu’un événement rassemblant 2 millions de personnes puisse se dérouler sans incidents. Mais la multiplication des signalements d’agressions, de vols, de violences et de piqûres soulève une interrogation: qui peut encore profiter sereinement de cette fête ?
Pour beaucoup de femmes, la préparation d’une soirée du 21 juin implique désormais des réflexes de sécurité assez stricte ou bien ne plus sortir du tout par peur d’être piqué ou droguer. Le simple fait que ces stratégies soient devenues nécessaires devrait nous interroger collectivement sur la sécurité de l’espace public parisien. Cette année encore, 148 signalements de piqûres ont été recensés dans la capital. Même lorsque les enquêtes ne permettent pas toujours d’établir systématiquement l’existence d’une substance injectée, l’acte produit un climat d’inquiétude et les victimes, elles, vivent une peur constante. À cela s’ajoutent des quartiers devenus particulièrement problématiques lors de la Fête de la musique.
Cela nous ramène à une question plus large, celle de nos libertés, et de ce qu’il reste d’une fête quand elle cesse d’être populaire et “non directive”. La Fête de la Musique voulait mettre à disposition la rue aux musiciens, et la nuit aux habitants. Mais il y a eu un glissement qui donne un peu le vertige, comme d’habitude ce besoin de tout marchandiser.
La question est politique. Voilà également une réponse à ce qui dérange le pouvoir en place concernant les raves. Peut-on encore offrir aux habitants d’une ville une fête qui leur appartient vraiment, sans la transformer en produit, sans en faire une vitrine de pub ?
On aimerait répondre oui. Mais on cherche encore l’exemple.
crédits photos : Envato elements

