Opinion : Peut on encore danser innocent?
Oui, on peut faire la fête sans passer la nuit à analyser l’économie, le climat et le fascisme. Personne ne vient en club pour un séminaire. Oublier, souffler, se dissoudre dans le son, c’est vital. Le problème, c’est que « ne pas penser à la politique » est déjà une position politique, souvent réservée à celles et ceux qui peuvent se permettre cette parenthèse sans risque.
Quand on nous écrit « gngngn arrêtez de faire de la politique », il y a une confusion. Parler des conditions de la fête, ce n’est pas importer un débat extérieur. C’est décrire ce qui se passe déjà dans la pièce. Qui est en sécurité. Qui se fait contrôler à l’entrée. Qui se fait toucher sans consentement. Qui ne vient plus parce que l’ambiance est devenue hostile. Qui peut sortir sans y laisser sa santé mentale ou sa dignité. Le dancefloor n’est pas hors du monde. Il est un concentré du monde. Les gens qui sortent la nuit, vivent aussi de jour. Il y a confusion quand on parle du monde de la nuit comme son propre univers.
Alors on fait quoi? Et bien, on déplace la charge mentale là où elle doit être
Ce n’est pas au public de « danser éthique » en permanence. La charge mentale ne peut pas reposer (que) sur les ravers, sinon la fête devient un examen. La responsabilité doit être structurelle, donc surtout du côté de celles et ceux qui produisent la nuit. Mais il faut un peu leur forcer la main…
Les organisateurs et les clubs
C’est leur travail de mettre en place les conditions minimales. Prévention et RDR visibles, équipe formée VSS, protocole clair, physios briefés, politique anti harcèlement, signalétique, espace de repos, partenariat assos si possible. Pas besoin d’un dispositif militaire, mais besoin d’un cadre réel. Sinon on vend une expérience en déléguant le risque aux autres.
Les DJs
Un DJ n’est pas un élu, mais il n’est pas neutre non plus. Il choisit où il joue, pour qui, dans quelles conditions. Il peut refuser certains contextes, poser des demandes simples, exiger le minimum. Le fameux PLUR, ce n’est pas une punchline, c’est une ligne de conduite. Jouer « n’importe où tant que ça paye », c’est aussi participer à la normalisation de lieux qui profitent du flou.
Les médias et créateur-ices de contenu
Ils ont un rôle de tri, de mémoire, de vigilance. Pas forcément en « dénonçant » tout, mais en documentant, en contextualisant, en donnant de la place à celles et ceux qu’on n’écoute pas. L’écosystème se corrige rarement tout seul.
Malheureusment, médias et créateur-ices de contenu ferment très souvent les yeux sur les dérives qui se passent backstage. Leur responsabilité à promouvoir des DJs agresseur-euses ou des évènements problématiques sera sûrement mise à l’épreuve dans quelques années.
Pourquoi l’argument « on vient pour oublier » craque souvent
Parce que l’oubli n’est pas distribué équitablement. Pour beaucoup, la fête est précisément l’endroit où la politique les rattrape. Une personne queer qui repère des signes hostiles, une femme qui calcule ses trajectoires dans la salle, une personne racisée qui anticipe le tri à l’entrée. Leur demander « d’oublier » revient parfois à leur demander de se taire et de faire comme si tout allait bien. On appelle ça de la paix sociale, mais c’est souvent juste du confort pour certains.
Ce qu’on peut proposer au public, sans morale
Choisir ses événements comme on choisit un restaurant où on sait qu’on ne tombera pas malade. Pas parfait, mais cohérent. Repérer les signaux simples avant d’acheter. Transparence des règles, présence de RDR, engagement clair sur le respect, historique du lieu, retours de personnes concernées. L’objectif, c’est justement de pouvoir danser sans se poser mille questions une fois dedans.
Et si on veut vraiment une fête « sans politique »?
Alors on la construit. Ce n’est pas l’absence de discours qui crée un safe space, c’est la présence d’un cadre. Une fête peut être légère, sexy, drôle, absurde, sans slogans. Mais elle ne peut pas être irresponsable. n responsabilise les producteurs de nuit pour que les ravers puissent, enfin, faire ce qu’ils sont venus faire. Danser. Respirer. Être humains, ensemble ou seuls.
On ne vous demande pas de penser à la politique en soirée. On vous demande d’arrêter de faire comme si elle n’existait pas quand elle arrange les dominants. La fête n’a pas besoin d’être un tribunal. Elle a besoin d’être un refuge. Et un refuge, ça se protège.

