Espagne : une femme condamnée pour diffamation après avoir accusé Guy Gerber de viol

Une décision de justice qui relance le débat sur la parole des victimes et le cadre légal espagnol

Un tribunal pénal d’Ibiza a condamné Mavi De Mars à 15 mois et un jour de prison pour diffamation avec publicité, après avoir jugé que l’accusation publique de viol qu’elle avait portée contre le DJ israélien Guy Gerber était juridiquement infondée. La décision, rendue le 23 décembre 2025, s’appuie sur le droit espagnol de la diffamation, particulièrement strict dans ce type de procédures.

Les faits remontent à 2013, lors d’une soirée privée à Mykonos. En 2022, Mavi De Mars publie sur Instagram un témoignage affirmant avoir été droguée et violée par Guy Gerber. Le message devient viral, est partagé des centaines de milliers de fois et s’inscrit dans une vague de prises de parole sous le slogan Our Time Is Now. Guy Gerber dément les accusations et engage une action en justice en Espagne, pays de résidence de Mavi De Mars.

Ce que dit réellement la décision de justice

Le tribunal d’Ibiza n’a pas jugé Guy Gerber pour viol. Il a statué sur une plainte pour diffamation (calumnia), un délit pénal en Espagne lorsqu’une personne accuse publiquement une autre d’un crime grave.

Dans son jugement, la cour estime que l’agression sexuelle alléguée n’a pas été démontrée et que Mavi De Mars n’a pas apporté d’éléments matériels suffisants tels que des rapports médicaux, toxicologiques ou des témoignages contemporains des faits. Elle n’avait pas déposé plainte à l’époque ni consulté de services médicaux.

Dans ce cadre juridique précis, et en application du principe d’exceptio veritatis, la loi espagnole impose à la personne qui maintient publiquement une accusation d’en prouver la véracité. À défaut, l’accusation est légalement considérée comme fausse, ce qui entraîne une condamnation pour diffamation. La juge a ainsi estimé que Mavi De Mars avait attribué un crime « en sachant qu’il était faux ou sans pouvoir en démontrer la véracité ».

Cette distinction est essentielle : le tribunal n’a pas établi de manière indépendante que les faits n’ont jamais eu lieu, mais qu’ils n’ont pas été prouvés selon les exigences du droit pénal espagnol dans une procédure de diffamation.

Cette affaire a également été largement analysée par la journaliste indépendante Annabel Ross, notamment dans sa publication The Politics of Dancing. Dans plusieurs articles fouillés, elle replace la condamnation de Mavi De Mars dans le cadre spécifique du droit espagnol de la diffamation, en soulignant que la décision judiciaire porte sur une accusation jugée juridiquement non prouvée, et non sur l’établissement définitif de ce qui s’est produit à Mykonos en 2013.

Annabel Ross insiste sur un point central souvent perdu dans les titres : dans le cadre de la calumnia, l’absence de preuve devient légalement une preuve de fausseté, ce qui peut conduire à qualifier une accusatrice de menteuse même lorsque les faits allégués n’ont jamais été examinés dans une procédure pénale pour viol. Son travail souligne également le caractère particulièrement dissuasif de ce système pour les victimes de violences sexuelles, en particulier lorsque les faits sont anciens et qu’aucune démarche judiciaire n’a été engagée à l’époque.

Une loi qui expose particulièrement les accusatrices

L’Espagne fait partie des pays européens où la diffamation est une infraction pénale et non civile. En pratique, cela signifie que les personnes reconnues coupables peuvent être condamnées à des peines de prison, même si celles-ci sont souvent aménagées ou suspendues en l’absence d’antécédents, comme c’est le cas ici.

Au-delà de la peine, Mavi De Mars a été condamnée à publier la décision de justice sur ses réseaux sociaux pendant six mois et à payer les frais de procédure. Elle a annoncé son intention de faire appel.

Cette affaire relance un débat sensible : le risque juridique encouru par les personnes qui parlent publiquement de violences sexuelles sans avoir porté plainte immédiatement, notamment lorsque les faits sont anciens. De nombreuses associations et juristes rappellent que prouver un viol reste extrêmement difficile, en particulier plusieurs années après, et que l’absence de preuves matérielles ne signifie pas nécessairement que l’agression n’a pas eu lieu.

Porter plainte reste pourtant crucial

Si cette décision peut renforcer la peur de s’exprimer publiquement, elle rappelle aussi l’importance des dépôts de plainte formels, même lorsque les chances de condamnation semblent faibles. En Europe, seule une minorité des violences sexuelles donne lieu à une plainte, et une fraction encore plus réduite à une condamnation.

Ces chiffres traduisent moins une rareté des agressions qu’un système de preuve particulièrement défavorable aux victimes, marqué par la peur de ne pas être crues, le traumatisme, et la complexité des procédures judiciaires. Déposer plainte permet néanmoins de créer une trace officielle, d’ouvrir une enquête et, dans certains cas, de révéler des schémas répétés.

Les articles d’Annabel Ross rappellent aussi que cette affaire ne se limite pas à une opposition entre deux versions individuelles. Elle documente l’existence de plusieurs témoignages distincts, formulés par des femmes n’ayant aucun lien entre elles, décrivant des expériences similaires impliquant Guy Gerber au cours de la même période. Ces récits n’ont, à ce stade, donné lieu à aucune condamnation pénale, et Guy Gerber les conteste fermement. Ils contribuent toutefois à nourrir un débat plus large sur les mécanismes de pouvoir, de silence et de protection dans l’industrie musicale, ainsi que sur les limites des cadres juridiques existants pour traiter les violences sexuelles.

Une affaire toujours en cours sur le plan public

La condamnation de Mavi De Mars pour diffamation n’éteint pas les débats soulevés par cette affaire. Plusieurs autres femmes ont, séparément, partagé des récits similaires concernant Guy Gerber, sans qu’aucune procédure pénale pour violences sexuelles n’ait à ce jour abouti contre lui. Guy Gerber nie l’ensemble des accusations.

Cette affaire illustre une tension persistante : comment protéger la présomption d’innocence sans rendre la parole des victimes juridiquement suicidaire, et comment encourager les signalements sans exposer celles et ceux qui parlent à des sanctions pénales lourdes.

Mavi De Mars prépare actuellement son appel.