
Aphew Twin vs Taylor Swift ou quand l’underground gagne… sans le vouloir
Aphex Twin a récemment dépassé Taylor Swift en nombre d’auditeurs mensuels sur YouTube. L’information a surpris, amusé, parfois fasciné. Comment une figure historique de l’électro expérimentale, peu friendly médiatiquement et éloignée des logiques promotionnelles contemporaines, peut-elle devancer l’une des plus grandes stars pop mondiales sur une plateforme aussi massive ?
La réponse tient moins à un soudain basculement des goûts qu’à la manière dont les plateformes mesurent, agrègent et transforment l’écoute musicale.
Selon les données relayées par le DJ et analyste RamonPang, Aphex Twin cumule environ 448 millions d’auditeurs mensuels sur YouTube, contre 399 millions pour Taylor Swift. Un écart significatif, mais trompeur si on le lit comme un indicateur classique de popularité. YouTube ne se contente pas de comptabiliser des écoutes intentionnelles. La plateforme agrège aussi les usages passifs, les Shorts, les vidéos réutilisant un morceau en fond sonore, et les contenus repostés depuis TikTok ou Instagram.
Dans les faits, l’audience « active » d’Aphex Twin sur YouTube Music avoisine plutôt les 5millions d’auditeurs. Toujours impressionnant pour un artiste de cette sphère, mais sans commune mesure avec les chiffres globaux affichés. Ce que mesurent ces centaines de millions, ce n’est donc pas une écoute attentive, mais une omniprésence.
Au cœur de ce phénomène se trouve QKThr, un morceau extrait de Drukqs, album sorti en 2001. Vingt-cinq ans plus tard, le titre est devenu un son viral, utilisé dans des millions de vidéos sur TikTok et YouTube Shorts. On le retrouve dans des montages dits « corecore », des memes absurdes, des vidéos de « subtle foreshadowing », du hopecore ou des edits post-internet. QKThr n’est plus écouté pour lui-même, il est mobilisé comme décor sonore.
Que signifie encore « écouter » de la musique aujourd’hui ? Dans ce contexte, Aphex Twin n’est pas redécouvert en tant qu’artiste, ni même en tant qu’auteur d’un album précis. Il devient une ressource culturelle, un matériau réutilisable, découpé, détourné, vidé de son contexte initial. Sa musique fonctionne parce qu’elle est suffisamment abstraite pour s’adapter à tous les récits visuels, suffisamment reconnaissable pour produire un effet, mais suffisamment floue pour ne pas imposer de sens.
Resident Advisor soulève d’ailleurs une hypothèse : les générations Z et Alpha seront-elles nostalgiques de QKThr dans quelques décennies, sans avoir jamais connu son époque, son contexte ou même l’album dont il est issu ? Une nostalgie sans mémoire, produite par l’algorithme plutôt que par la transmission culturelle.
Comparer Aphex Twin et Taylor Swift à travers ces chiffres revient alors à comparer deux usages radicalement différents de la musique, nivelés par un même outil de mesure. Sur youtube, une ballade pop, un morceau IDM de vingt ans d’âge, un podcast ou un extrait recyclé dans un short sont comptabilisés selon la même logique. La plateforme ne hiérarchise pas le sens, elle agrège des fragments d’attention.
Dans ce cadre, l’exploit d’Aphex Twin ne dit rien d’une victoire de l’underground sur la pop. Il raconte surtout la capacité des plateformes à absorber toutes les esthétiques, même les plus radicales, et à les transformer en flux exploitables. Aphex Twin n’a rien changé à sa musique. Mais le système, lui, a changé la manière dont cette musique circule, est utilisée et comptée.
La question n’est donc pas de savoir qui gagne entre Aphex Twin et Taylor Swift. La vraie question est ailleurs : qu’est-ce que ces chiffres mesurent réellement ? Et à quel moment avons-nous accepté que la visibilité algorithmique remplace l’écoute comme principal indicateur de valeur musicale ?

