Fête verte, dégâts réels : quand nos substances contredisent nos valeurs
Edito : Le 16 décembre 2025 à Marseille, Emmanuel Macron a annoncé vouloir faire passer l’amende forfaitaire pour usage de drogues de 200€ à 500€, au nom d’une logique de “coup au portefeuille” et d’un discours qui répète que “ce n’est pas festif de se droguer”.
On va être honnêtes : on est dans une position mitigée. Pas parce qu’on ne sait pas quoi penser. Mais parce que ce sujet est un nœud de contradictions que la politique adore simplifier.
D’un côté, on est totalement pro réduction des risques (RDR). On sait que l’addiction n’est pas une faute morale : c’est un problème de santé, un trouble complexe, avec des vulnérabilités très inégales selon les personnes. Et on ne comprend pas pourquoi, en France, les responsables politiques parlent presque toujours de consommation comme d’un acte à punir, rarement comme d’un symptôme à traiter. Le ton de ces annonces est criminalisant et paternaliste, il donne l’impression qu’on règle un problème de société avec une facture (qui ne va faire que plus gentrifier la conso..)
Mais de l’autre côté, on refuse aussi l’aveuglement confortable. La consommation n’est pas “neutre”. Elle a des risques sanitaires réels. Elle produit des inégalités : tout le monde n’a pas le même rapport au produit, ni le même risque de basculer, ni les mêmes conséquences sociales, judiciaires ou médicales. Et surtout, derrière certains usages “récréatifs”, il y a des impacts gigantesques : écologie, violence, drames humains liés aux chaînes de production et au narcotrafic.
Alors prenez ce texte pour ce qu’il est : un article écrit avec des faits, des études, des ordres de grandeur, mais avec peu de “solutions magiques”. Parce qu’il y a trop de paramètres non maîtrisés, trop d’intérêts cachés, trop de langue de bois. Notre point de départ n’est pas la morale, c’est la lucidité. Et notre boussole reste la même : réduire les risques, sans nier la complexité du réel.
On aime parler d’écologie, en soirée comme en journée. On boycotte la fast fashion, on se félicite quand un festival passe au gobelet réutilisable, on applaudit la réduction du plastique, on critique les DJs en jet privé, et on se revendique collectivement plus conscientisés que la moyenne. C’est vrai que la fête a souvent été en avance sur ces questions.
Mais il existe un angle mort immense et c’est l’impact environnemental et humain des substances consommées dans nos propres soirées.
Et cet angle mort devient gênant, car il nous renvoie à une contradiction que la scène préfère ne pas affronter. Ou du moins, pas encore.
La cocaïne : la drogue dure n°1 en France… et un désastre écologique majeur
Les derniers rapports de l’ONUDC (2022, 2023, 2024) et de l’OFDT concordent : la cocaïne est désormais la drogue dure la plus consommée en France, devant l’héroïne et les amphétamines. Son accessibilité n’a jamais été aussi forte, et les saisies atteignent des niveaux record.
Cette augmentation n’a rien d’anodin, car la cocaïne est l’une des drogues à l’impact écologique le plus lourd. Les chiffres sont connus des spécialistes mais rarement diffusés dans le débat public :
1 gramme consommé = environ 4 m² de forêt tropicale détruits.
Dans certaines régions de Colombie, jusqu’à 50 % de la déforestation est directement liée à la culture illégale de coca.
Ces données proviennent des rapports environnementaux 2022 et 2023 de l’ONUDC (les sources sont à la fin de cet article) : pas de spéculation, juste une réalité brutale.
Derrière chaque trace sur ton tel, c’est un écosystème détruit, une communauté déplacée, une biodiversité effacée. Et c’est aussi l’alimentation directe de groupes armés, de violences locales, de déracinements forcés et de violences policières.
La cocaïne n’est pas seulement une “sale” drogue pour le consommateur. C’est une drogue sale pour le monde. Sans jugement, vous le savez, on se range du côté de la RDR.
MDMA et synthétiques, comme une pollution invisible mais massive
La MDMA est vue comme plus “propre”, moins problématique écologiquement. C’est faux.
Produire un kilo de MDMA génère entre 6 et 10 kilos de déchets toxiques, souvent rejetés directement dans les forêts, sols ou cours d’eau. Aux Pays-Bas, pays leader de la production européenne, les services environnementaux tirent la sonnette d’alarme depuis des années : ces rejets provoquent une pollution durable et parfois irréversible.
Ces chiffres proviennent de plusieurs enquêtes publiques et analyses reprises par VICE (liens des sources à la fin), la police néerlandaise et les autorités environnementales. Les sols sont empoisonnés, l’eau contaminée, la faune impactée. La production de MDMA ne se fait pas dans un laboratoire clinique aseptisé : elle laisse derrière elle une traînée de poison.
Le cannabis indoor est vert en apparence mais gris charbon en réalité
Le cannabis est perçu comme la substance la plus “naturelle”.
Mais la culture indoor, la plus répandue en Europe, est énormément consommatrice d’énergie. Lampes, ventilations, cycles de lumière artificielle, chauffage… Les émissions de CO₂ sont très élevées et s’appuient en grande partie sur des énergies fossiles.
Des études compilées dans Espèces Menacées et Yearn Magazine montrent que l’empreinte carbone d’un kilo cultivé indoor peut rivaliser avec celle d’une industrie lourde. Le “vert” n’est pas toujours écologique.
L’impact sur les océans et le narcotrafic comme pollution maritime
Peu de gens le savent, mais les océans sont directement touchés.
Les organisations de narcotrafic jettent régulièrement des ballots par-dessus bord lorsqu’ils sont traqués. Ces ballots se délitent, relâchent leurs substances et contaminent la faune marine.
C’est documenté par l’ONUDC (2024) : tortues, poissons, oiseaux marins ingèrent ces drogues, qui peuvent provoquer des intoxications massives. La pollution n’est pas seulement terrestre, elle est aussi sous nos pieds, dans les eaux que nous prétendons protéger.
Pourquoi critique-t-on Shein (à juste titre), mais pas nos propres pratiques ?
La fast fashion est un ennemi commode : lointain, corporate, facile à condamner.
Mais il suffit de mettre côte à côte les dégâts environnementaux de Shein et ceux de la cocaïne pour comprendre que nos soirées produisent parfois des dégâts comparables, voire pires.
Sauf que ce sujet, étrangement, ne fait l’objet d’aucune indignation collective.
Pourquoi ? Et bien, parce que critiquer Shein ne remet pas en question nos habitudes car facile à remplacer. Critiquer les substances si, car l’alternative c’est la sobriété.
Et puis c’est aussi parce que condamner les grandes entreprises ne nous coûte rien. Mais interroger notre propre rapport à la fête, oui. Ou parce que reconnaître l’impact humain du trafic signifierait que notre plaisir s’appuie sur un système de violence. Et nous ne sommes pas prêt-es à l’acceoter.
La question humaine ou la partie que tout le monde préfère ignorer
Ce n’est pas seulement un problème écologique, c’est aussi un problème humain.
La culture illégale de coca implique :
travail forcé,
exploitation de mineur·es,
déplacements de populations autochtones,
financement de groupes armés,
violence paramilitaire,
contamination chimique dans les zones rurales.
- violences policières
Ces informations proviennent des rapports 2022-2024 de l’ONUDC et des enquêtes croisées publiées par Drogues.gouv.fr.
Quand un européen consomme une ligne, il ne voit pas cette chaîne de souffrance. Mais elle existe et elle est directement liée à nos pratiques récréatives.
Alors, que fait-on ?
Il ne s’agit pas de moraliser. La fête n’a pas besoin d’une police de la vertu. Mais elle a besoin de lucidité et d’une vraie utilité.
On ne peut pas défendre la planète le jour et ignorer l’impact écologique de nos habitudes la nuit.
On ne peut pas parler d’inclusivité, de justice, de soin, sans inclure dans la discussion les conséquences réelles de ce que l’on consomme.
Être écolo, c’est regarder tous les angles morts. Être progressiste, c’est accepter le malaise nécessaire à toute transformation. Être honnête, c’est reconnaître que certaines de nos pratiques nuisent à des écosystèmes entiers.
La fête ne doit pas devenir morale, elle doit juste devenir consciente.
Et maintenant ? Juste de la lucidité et de la réduction des risques.
On ne prétend pas avoir une solution miracle. La RDR reste aujourd’hui le seul outil réellement efficace, concret et applicable pour diminuer les dégâts humains, sanitaires, sociaux, environnementaux.
C’est imparfait, mais c’est ce qui fonctionne.
La question d’un futur où les substances seraient produites de façon durable et consommées de manière raisonnée est vertigineuse. Peut-on imaginer une chaîne plus transparente, moins violente, moins destructrice ? Peut-on rêver d’un usage réellement conscient, informé, non-dominateur ?
Peut-être mais pour l’instant, nous n’y sommes pas. Doit-on prendre exemple sur le Portugal (taux de conso à 15+ contre 40% en France après plus de 20ans de dépénalisation au Portugal!) ?
Et il faut aussi rappeler une vérité essentielle, souvent ignorée dans les discours moralisateurs : nous ne sommes pas toustes égaux face à la consommation.
Certaines personnes sont plus vulnérables biologiquement ou psychologiquement. Certaines développent des dépendances rapides, certaines utilisent pour tenir, pour fuir, pour exister, pour calmer. Certaines ne peuvent pas simplement “consommer mieux”.
Comme l’explique très bien notre article “Sois responsable en soirée : ne propose pas de prod”, la notion de choix individuel n’est pas la même pour tout le monde.
C’est précisément pour cela que la RDR existe :
pour accompagner sans juger, pour protéger sans infantiliser, pour rendre la fête plus sûre sans nier la complexité des rapports aux substances.
On ne pourra pas régler ces contradictions du jour au lendemain.
Mais on peut commencer par regarder le réel en face, refuser le déni, et construire une culture où la fête ne s’appuie pas sur la destruction d’autres mondes.
Sources
ONUDC — Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime
World Drug Report 2022 – Booklet 5 : Drugs and Environment
World Drug Report 2023 – Booklet 4 : Environmental Crime and Coca Cultivation in the Amazon
World Drug Report 2024
https://www.unodc.org/
Drogues.gouv.fr — Synthèses OFDT & ONUDC
https://www.drogues.gouv.fr/
VICE France — Pollution et production de MDMA
https://www.vice.com/fr
Espèces Menacées — Impact écologique du cannabis indoor
https://www.especes-menacees.fr/
Yearn Magazine — Empreinte carbone de la culture indoor
https://yearn-magazine.com/
WillAgri — Déforestation liée à la culture de coca
https://www.willagri.com/

