
Dans l’imaginaire collectif du clubbing, le backstage occupe une place presque mythologique. C’est l’espace interdit, celui où tout se passe, l’endroit pour lequel certain-es supplient pour en avoir l’accès. Beaucoup de ravers rêvent d’y accéder au moins une fois, convaincus qu’on y vit la fête dans sa forme la plus intense, la plus libre, la plus exclusive.
La réalité est, évidemment, plus contrastée.
Oui, il peut s’y passer de très beaux moments. Des rencontres inattendues entre artistes, des discussions musicales passionnées, des instants qui nourrissent la FOMO de celles et ceux qui n’y étaient pas.
Mais les greenrooms sont aussi devenues, dans beaucoup de clubs et festivals, des espaces mal définis, mal protégés, parfois totalement ingérables.
Sans tomber dans un contrôle excessif de la fête ou des comportements individuels, il devient difficile d’ignorer certaines dérives qui s’y produisent régulièrement.
La première est assez simple : la surconsommation dans des espaces souvent minuscules et mal ventilés. Dans de nombreux backstages, des dizaines de personnes s’entassent dans des pièces fermées où la fumée devient presque irrespirable. Cigarettes, vapes, parfois bien plus. Ceux qui souhaitent simplement se reposer ou discuter se retrouvent plongés dans une atmosphère saturée.
Autre problème plus sérieux : la circulation permanente de personnes qui ne connaissent parfois ni les artistes ni l’équipe. Les greenrooms deviennent des zones de passage (et de campement) où l’on croise sans cesse des inconnus. La promesse d’un espace calme disparaît rapidement. Les toilettes du backstage, lorsqu’il n’y en a qu’une, deviennent souvent aussi un autre point de tension. Entre celles et ceux qui tentent simplement d’y passer rapidement et ceux qui les monopolisent pour consommer, l’espace se transforme en zone d’attente permanente.
Plus grave encore, certains témoignages évoquent régulièrement des vols d’affaires personnelles ou de matériel. Appareils photo, sacs, ordinateurs, disques durs… Pour les photographes, vidéastes ou membres du staff, la greenroom devrait être l’endroit le plus sûr de la soirée. Ce n’est pas toujours le cas.
Et il y a les situations qui dépassent largement le simple inconfort.
Des agressions ont déjà eu lieu dans ces espaces supposés protégés. Certaines ont fait grand bruit dans le milieu, comme l’agression sexuelle impliquant Jackmaster en 2018, qui avait provoqué un débat important sur les comportements dans l’industrie. D’autres incidents sont moins médiatisés mais tout aussi réels.
Les témoignages évoquent aussi des cas de soumission chimique, d’agressions sexuelles ou de viols survenus dans des contextes festifs. Si vous êtes victime ou témoin de ce type de situation dans le milieu musical, des organisations comme MeTooDJs peuvent être contactées pour obtenir soutien et accompagnement.
Mais alors, à quoi devraient réellement servir les greenrooms ?
À l’origine, ces espaces sont conçus pour être des lieux de repos. Des endroits calmes pour les DJs, le staff technique, les artistes et les équipes qui travaillent pendant la nuit.
Ils devraient aussi être des espaces sécurisés où déposer ses affaires ou son matériel. Un photographe qui couvre un événement, par exemple, devrait pouvoir y laisser son équipement charger sans inquiétude.
Les greenrooms sont aussi des lieux de rencontre. Des espaces où les artistes peuvent échanger entre eux, se croiser avant ou après leurs sets, partager un moment loin de la pression du dancefloor.
Enfin, elles permettent aux DJs de recevoir un cercle restreint de proches. Mais cela implique une responsabilité simple : si vous invitez quelqu’un backstage, vous êtes responsable de sa présence et de son comportement.
La question devient alors : comment préserver cet espace sans transformer la fête en zone ultra-contrôlée ?
La réponse ne passe pas nécessairement par plus de surveillance, mais par plus de responsabilité.
Les bracelets backstage existent déjà dans la plupart des événements. Mais ils sont parfois distribués trop facilement. Connaître l’identité des personnes à qui l’on donne accès, limiter les entrées inutiles et privilégier les personnes réellement impliquées dans la soirée peut déjà faire une énorme différence.
Il est aussi important de rappeler une chose simple : le backstage est un privilège, pas un droit.
Et contrairement à ce que beaucoup imaginent, ce n’est pas toujours l’endroit le plus glamour de la soirée. C’est souvent un espace de travail, un endroit où certains essaient simplement de souffler entre deux moments intenses.
Penser les greenrooms autrement, c’est aussi penser aux personnes qui ne consomment pas ou qui ne souhaitent pas être entourées de gens consommant ouvertement. Un espace professionnel ou semi-professionnel ne devrait pas imposer ce type de pression implicite.
Au fond, la question n’est pas de contrôler la fête. Elle est de protéger un espace fragile qui joue un rôle important dans l’équilibre d’une soirée.
Parce qu’une greenroom saine, c’est aussi une scène plus respectueuse, plus sereine et plus durable.

