
Hot Take : Quand la fête devient un produit, le public change
La hard techno n’a pas un problème de son, mais de publics, de DJs et d’orgas.
Ce matin, on est tombées sur des témoignages d’un Tiktok lors de la Teletech du 10/01 à Lyon.
@fitbysosoo Dégoûtée #techno #rave #teletech #technogirl #hardtechno ♬ sonido original – Darkground Records
Poussades sans excuses, téléphones brandis comme des armes, regards insistants, mains qui traînent, insultes gratuites, vols, agressivité latente, indifférence totale face aux personnes en détresse, parfois même une forme de brutalité assumée. Ce ne sont plus des anecdotes isolées, ni des « mauvaises soirées ». C’est une tendance lourde, vécue par de nombreuses personnes, et en particulier par celles qui sont déjà les plus exposées en soirée.
Et non, ce n’est pas juste la faute de la drogue et ce n’est pas non plus juste un effet de mode. Ce qui se joue ici est plus structurel, plus politique, et surtout plus évitable qu’on ne veut bien l’admettre.
La hard techno a connu une croissance fulgurante. Algorithmes, TikTok, reels viraux, sets courts, esthétique de la transgression vidée de son contexte, starification accélérée des DJs, narration permanente de l’excès comme valeur en soi. En quelques années, la scène s’est élargie à une vitesse telle que les codes, les usages et les valeurs n’ont pas eu le temps, ni les espaces, pour être transmis. Des publics entiers arrivent sans histoire commune, sans mémoire collective, sans compréhension de ce que représente une fête techno au-delà du son et de l’image.
Or une scène musicale n’est jamais neutre.
Elle repose sur des règles implicites, sur une attention aux autres, sur une forme de contrat social invisible. Quand ces règles ne sont ni expliquées, ni incarnées, ni défendues, elles disparaissent. Et ce vide n’est jamais neutre : il est toujours rempli par les normes dominantes de l’extérieur. Individualisme, virilisme, culture de la performance, mépris du care, droit implicite à tout prendre sans jamais regarder autour de soi.
Parler de “mauvais public” est trop simple, et souvent paresseux. Personne ne naît en sachant comment se comporter sur un dancefloor. Le vrai problème, c’est qu’on a collectivement cessé de transmettre, tout en ouvrant les vannes à des événements toujours plus grands, plus rentables, plus visibles, dans lesquels toute forme d’éducation devient impossible. Quand une soirée rassemble des dizaines de milliers de personnes, qu’elle est marketée comme un produit, qu’elle est promue par des influenceurs avec codes promo à la clé, le message est clair, tu viens consommer, pas participer.
Dans ce contexte, la responsabilité des organisateurs et des DJs est immense, et trop souvent esquivée. Les DJs ne sont pas neutres. Ils choisissent où ils jouent, pour qui, et dans quelles conditions. Les organisateurs ne sont pas de simples prestataires. Ils façonnent les publics qu’ils attirent. Et lorsqu’une partie de la scène techno refuse systématiquement de se positionner face à la montée de l’extrême droite, sous couvert de « neutralité », de « bienveillance » ou de « tout le monde est bienvenu », elle envoie un signal extrêmement clair.
Ce refus de nommer les choses attire des publics qui ne connaissent pas le PLUR, ou qui le rejettent consciemment. Il normalise la présence de personnes dont les idéologies, les comportements et les symboles font fuir les minorités. Il crée des espaces où les personnes queer, racisées, trans, ou simplement perçues comme vulnérables, ne se sentent plus en sécurité. Ce n’est pas abstrait. C’est vécu, corps après corps, soirée après soirée.
Dire que « la musique doit rester apolitique » dans ce contexte, c’est ignorer que l’absence de position est déjà une position. Et qu’elle bénéficie toujours aux mêmes. Une scène qui refuse de tracer des lignes claires devient un terrain d’accueil pour ceux qui n’ont aucun respect pour les autres, mais qui savent parfaitement profiter du flou.
Il faut aussi avoir le courage de le dire, si l’on veut réduire au maximum ces dérives, il faut arrêter de faire semblant que les événements XXL sont compatibles avec des valeurs de soin, de respect et de solidarité. Ce n’est pas une question de nostalgie ou d’élitisme, c’est une question de structure. Plus un événement est grand, plus la responsabilité individuelle se dilue. Plus il est promu comme un produit de masse, plus il attire un public qui vient pour l’image, pas pour la culture.
Aujourd’hui, lorsqu’une soirée est poussée par des créateurs de contenu dont le rôle principal est de générer du trafic, et non de transmettre une histoire ou des valeurs, c’est presque toujours un signal d’alerte. Pas parce que ces personnes seraient mauvaises, mais parce que le flux n’a jamais été un outil de transmission. Le flux écrase, uniformise, et laisse derrière lui des dancefloors où plus personne ne se regarde.
Répéter que « ce n’est plus comme avant » ne suffit plus. Ce qui manque, ce n’est pas le passé. Ce qui manque, c’est un effort conscient de transmission. Transmission par des collectifs à taille humaine, par des règles clairement affichées et réellement appliquées, par des équipes formées et visibles, par des DJs qui rappellent qu’un dancefloor n’est pas un défouloir, mais un espace partagé. Transmission aussi par le public, en acceptant de faire des choix cohérents, de renoncer parfois aux grosses machines, aux têtes d’affiche omniprésentes, aux événements qui promettent tout sans jamais garantir le minimum.
La techno n’a jamais été « tout pour tout le monde ». Elle a toujours été un espace avec des codes, non pas pour exclure, mais pour protéger. Refuser de les défendre aujourd’hui, c’est accepter que d’autres logiques s’imposent. Des logiques de force, de domination, de consommation pure.
La violence sur les dancefloors n’est pas une fatalité. Elle est le résultat de décisions très concrètes. Et ce sont précisément ces décisions que la scène doit enfin accepter de regarder en face.

