
Il ne s’agit pas de vous. Et c’est peut-être précisément ça qui dérange et énerve.
Depuis les révélations autour du lanceur d’alerte (un ancien employé de Steer aux US) et la montée de MetooDJs (créé bien avant le scandale), la scène part dans tous les sens : communiqués, lettres ouvertes, stories en série, Tiktok improvisés à minuit, captures d’écran partagées, analyses à chaud, prises de position parfois courageuses, parfois opportunistes, souvent précipitées. Tout le monde parle. Tout le monde commente. Tout le monde semble avoir (enfin) un avis.
Mais aujourd’hui on se demande, qui, concrètement, aide les victimes ?
La colère est réelle et même légitime. Colère face à l’omerta qui a longtemps protégé les figures intouchables. Colère face aux violences sexistes et sexuelles que beaucoup savaient, devinaient, sans jamais vraiment nommer. Colère aussi devant cette mécanique bien huilée qui veut qu’il faille qu’un homme prenne la parole pour que l’on écoute enfin, ou qu’un gros DJ valide une indignation pour que toute la scène s’en empare comme d’un sujet central.
Pourtant, des femmes et des assos parlent depuis des années. Souvent seules, souvent au prix de leur carrière, parfois au prix de leur santé mentale.
On a découvert, ou choisi de découvrir, l’ampleur systémique du problème à travers le travail d’Annabel Ross sur Derrick May. À travers Kristen, victime d’Erick Morillo, qui a accepté d’exposer publiquement ce que l’industrie préférait reléguer au silence pour ne pas ternir la légende. Ces récits n’étaient pas des rumeurs. Ils étaient documentés, précis, courageux. Et malgré cela, la réaction dominante n’a pas été la remise en question structurelle, mais la gestion de crise.
Il suffit de relire certains commentaires laissés par des figures majeures de la scène sous le dernier post d’Erick Morillo pour mesurer le déni collectif qui persistait encore récemment. On a traité ces affaires comme des faits divers qui ne nécessitaient pas de transformer les pratiques. Il n’y a pas eu de protocoles généralisés, pas de chartes contraignantes imposées par les festivals, pas de réflexion profonde sur les rapports de pouvoir qui structurent l’écosystème des clubs et des festivals.
Puis #MusicToo est arrivé, porté par une énergie collective indéniable, par le besoin urgent de nommer ce qui, depuis trop longtemps, était dissimulé. Mais sans relais institutionnels solides, sans ressources juridiques, sans soutien financier pérenne, le mouvement a peiné à tenir dans la durée. Le burn-out militant.
Aujourd’hui, MetooDJs tente une autre approche, plus frontale, plus juridique aussi : le cordon de sécurité. Mais pendant que les stratégies se débattent, la scène se fracture.
On accuse les uns de performative activism.
On reproche aux autres d’avoir gardé le silence trop longtemps.
Certains rappellent qu’ils criaient déjà dans le vide il y a cinq ans.
D’autres découvrent soudainement le sujet avec la ferveur des nouveaux convertis.
D’autres font leur méaculpa, de manière plus ou moins maladroite.
On voit aussi des carrières se repositionner, des marques s’aligner, des profils se colorer d’engagement.
Et les victimes, dans tout ça ?
À quel moment la conversation publique s’est-elle recentrée sur leurs besoins réels ? À court terme, il ne s’agit pas de hashtags ni de threads viraux, mais de sécurité immédiate, de soutien psychologique, d’accompagnement juridique, d’un entourage professionnel qui ne les isole pas davantage. À long terme, il s’agit de réparation, de transformation des pratiques, de mécanismes de prévention clairs, de formations obligatoires, de procédures indépendantes capables d’enquêter sans conflit d’intérêts.
Combien d’entre nous ont réellement accompagné une victime au commissariat ? Financièrement soutenu une thérapie ? Mis en place un protocole clair dans un club ou un festival, quitte à renoncer à un booking lucratif ? Accepté de perdre de l’argent pour refuser de programmer ou de faire un article sur un artiste dont le comportement posait question ? Ou refusé de sortir dans cette même soirée en tant que raver ?
Pas beaucoup, et on a tous envie de dénoncer ceux qui ont profité du système et ignoré les violences. Mais il ne s’agit pas de nous.
Les réseaux sociaux sont devenus des outils puissants de pression et de visibilité, et il serait absurde de minimiser leur rôle dans la libération de la parole. Mais ils ne remplacent ni un avocat, ni un psychologue, ni une cellule d’écoute indépendante.
L’activisme, surtout dans un milieu aussi saturé d’ego que la musique électronique, ne peut pas devenir une nouvelle scène où l’on performe sa vertu. Il ne peut pas être une compétition de pureté morale. Il ne peut pas non plus se transformer en vendetta personnelle.
Parce que ce n’est pas une question d’image ni de branding et e n’est certainement pas une question de qui aura le dernier mot.
Ce n’est pas ce que vous voulez, vous.
C’est ce dont la victime a besoin.
Et si la victime vous dit que votre soudaine prise de parole lui fait du mal, il faut l’écouter.
Les lettres ouvertes ont du poids lorsqu’elles se traduisent en engagements concrets.
Pourquoi ne pas intégrer dans les contrats de booking des clauses claires : refus de jouer si un artiste visé par des allégations graves est programmé, exigence d’équipes formées aux VSS et à la réduction des risques, engagement sur un line-up plus équilibré, transparence sur les partenaires financiers ou mise en place de protocoles de signalement sur site.
Les publications Instagram peuvent amorcer une discussion. Mais sans traduction contractuelle, donc structurelle, elles restent des déclarations parmi d’autres.
On aime se penser progressiste, héritièr-es de cultures marginales, queer, racisées, contestataires. Elle revendique la liberté, l’inclusivité, la safe space culture. Mais ces valeurs ne tiennent que si elles sont appliquées quand cela coûte quelque chose, en argent, en réputation, en réseau.
Il y a donc aussi une responsabilité contractuelle que les festivals ne doivent plus esquiver. Ajouter dans les contrats une clause claire stipulant qu’en cas d’allégations sérieuses et documentées de vss, l’organisateur se réserve le droit d’annuler une performance sans pénalité financière ne relève pas du militantisme mais de la gestion responsable du risque. Aujourd’hui, beaucoup invoquent la peur des poursuites ou des pertes économiques pour justifier l’inaction ; demain, cette clause pourrait devenir un standard, comme les assurances météo ou les annulations pour force majeure. La réputation d’un événement ne devrait pas être protégée par défaut au détriment de la sécurité des personnes. Et cette clause ne peut pas être symbolique car elle doit s’accompagner de critères précis, d’un comité indépendant capable d’évaluer les situations, et d’une transparence minimale sur le processus.
Plus largement, les festivals pourraient conditionner leurs bookings à la signature d’une charte éthique engageante, prévoir des formations obligatoires pour les équipes et les artistes, financer un fonds de soutien destiné aux victimes fréquentant leurs événements, et intégrer un·e référent·e VSS clairement identifié·e sur chaque site. La prévention ne peut pas se limiter à un post Instagram publié en pleine tempête médiatique. Si la scène électro est capable d’anticiper des scénographies complexes, des plans de sécurité millimétrés et des dispositifs anti-drogue sophistiqués, elle est aussi capable d’anticiper la gestion des violences.
Et le public?
Nos soirées sont participatives, incarnée, collective. Chaque salle remplie est une validation. Continuer à danser parce que la musique reste bonne, continuer à poster des vidéos d’un artiste visé par des accusations graves sans jamais évoquer le contexte, ce n’est pas neutre. La séparation entre l’art et l’artiste est un débat philosophique intéressant ; dans la réalité économique d’un club ou d’un festival, elle devient un argument pratique pour ne rien changer. Or sans public, il n’y a pas de carrière et donc il n’y a pas de cachet. Si l’on parle de responsabilité systémique, elle inclut aussi les ravers, les fans, les communautés locales. Cela ne signifie pas transformer chaque dancefloor en tribunal populaire, mais accepter que nos choix culturels ont des conséquences matérielles. Soutenir une victime, ce n’est pas seulement relayer un post ; c’est parfois accepter de renoncer à une soirée, à un headliner, à un confort. La culture club s’est toujours pensée comme un espace politique maus encore faut-il que cette politique ne s’arrête pas à l’entrée du club.
Aujourd’hui, le défi n’est pas de savoir qui parlera le plus fort. Le défi est de savoir qui acceptera d’agir sans en faire une performance.
Parlez aux victimes et demandez leur ce dont iels ont besoin. Parce qu’au fond, il ne s’agit toujours pas de vous.
Et si vous avez besoin de parler, contactez MetooDJs metoodjs@pm.me

