On pourrait faire semblant de ne pas voir. Mettre ça sur le dos de TikTok, de « l’époque », du « les gens sortent moins ». Mais ce récit est confortable. La réalité est plus pragmatique et mesurable : la fête se gentrifie. Pas comme une posture, mais comme une mécanique. Et cette machinerie fabrique une bifurcation : d’un côté le palace, de l’autre le sanctuaire. 

La métaphore est très justement posée dans l’article “Why the Middle-Class Nightclub is Dead: Inside the Bifurcation of Party Culture” de Midnight Rebels qui décrit une culture de la nuit scindée entre le « Content Palace » c’est à dire le club conçu pour être vu, et le « sanctuaire underground » le lieu conçu pour être vécu. MIDNIGHT REBELS. Le milieu crève, et ce n’est pas une impression.

Le problème n’est pas seulement que la classe moyenne sort moins car les rencontres se digitalisent,  que  la vie devient de plus en plus chère, c’est aussi qu’on lui retire ses lieux. Quand cet équilibre est perturbé, on assiste à une sorte de polarisation : Il ne reste plus que les deux extrêmes. Le propos est dichotomique certes, mais il est intéressant car c’est une réflexion globale applicable à beaucoup de grandes villes reconnues pour leur nightlife. 

D’abord c’est la crise du club

Côté Royaume-Uni, par exemple, dans un article publié par The Guardian, on parle d’environ -26,4% de lieux late-night depuis 2020 (près de 800 fermetures), avec une accélération en 2025. The Guardian

Côté France, l’onde de choc post-Covid a aussi laissé des traces durables : pour les discothèques c’est « 20 à 25% des boîtes de nuit n’ouvriront pas » et « près de 400 » établissements (sur 1 600 en 2020) qui restent rideau baissé à ce moment là, selon le syndicat du secteur. Challenges 

Et sur une plus grosse période, « 2 000 discothèques sur 4 000 ont fermé en trente ans » aussi en partie, grâce ou à cause, de l’avènement des raves parties dans les années 90 et de l’augmentation des restrictions dans les clubs classiques ( interdiction de fumer dans l’espace du club, réglementation sur l’alcool). Donc, tandis que la fête libre se démocratise, c’est le concept club qui devient mal aimé. Et on peut dire que ça a laissé des traces sur notre écosystème actuel. Maire-Info

Pourquoi les clubs montent en gamme (et pourquoi ça détruit l’ambiance)

On peut détester la VIPisation, (qui arrive aussi du côté underground), mais on doit en  comprendre la logique : quand les charges fixes montent, la stratégie « rationnelle » devient souvent la même : faire payer plus cher.  Mais Le « Content Palace » n’est pas seulement un goût, c’est un modèle économique avec des prix, des codes, une scénographie sociale. Le résultat ? La fête se transforme en filtre. Non, tu ne payes plus seulement une entrée, tu payes aussi un rang. Sans faire de name dropping, l’endroit où tu sors, dis quelque chose de toi. 

Une dernière raison à cela , et même pour l’ « underground »  : ce qui coûte le plus cher, c’est le line up. Si le club devient palace c’est que les Djs deviennent stars. 

Le sanctuaire underground : résistance ? 

En face, l’underground se replie comme il peut sans échapper pour autant à la gentrification : warehouses, spots temporaires, périphéries, friches, formats mobiles. Là encore, Midnight Rebels dit la même chose avec ses mots : le Sanctuary devient l’autre pôle de la bifurcation, donc un endroit avec d’autres codes, à l’opposé de ceux du palace.  MIDNIGHT REBELS

Sauf que ce sanctuaire est fragile par nature : il dépend d’espaces intermittents, d’équilibres juridiques précaires, et surtout d’un urbanisme qui finit toujours par « récupérer » le foncier. L’espace n’est pas juste fragile parce qu’il est semi-légal ou bruyant, il est fragile parce qu’il occupe souvent un temps mort immobilier. Quand la ville relance un projet, le temps mort se termine. L’exemple parfait étant la Babcock Factory. Même le projet reste culturel, l’urbanisme n’est pas le même,

Sur ce point, même un texte éloigné du clubbing techno résume bien cette logique spatiale. Dans un article sur le Macumba, une chaîne de club mythique des années 80 souvent situé en périphérie, Le Monde relie la disparition de cette institution de la nuit à une transformation des espaces périurbains et de nos modèles d’aménagement. Le Monde.fr 

Berghain, 📷 : Roland Owsnitzki

Une pyramide qui vit sur une base qui agonise  

Mais, il y a aussi quelque chose de profondément paradoxal dans la nuit : plus elle brille au sommet, plus elle s’éteint à la base. Les arènes affichent complet, les têtes d’affiche deviennent des marques à elles seules… Pendant qu’en bas, les petites salles et les clubs, ceux qui fabriquent les scènes, les publics, les habitudes de sortie, tiennent au ruban adhésif. 

Récemment, l’O2 ( grande Arena à Londres)  promet de reverser de l’argent au grassroots à chaque « nouveau headliner » accueilli.  Mixmag   

Sur le papier, c’est beau : une forme de solidarité verticale, un geste qui dit enfin tout haut ce que tout le monde sait tout bas,  sans la base, le sommet n’existe pas. C’est presque un moment rare où l’industrie se regarde dans le miroir et admet que le club de 300 places, la salle qui galère avec ses factures, la programmation risquée du mercredi soir, c’est la matrice de tout le reste.

Mais ce geste a aussi un arrière goût un peu amer : celui du pansement. Parce que si la donation devient nécessaire, c’est que la mécanique est déjà cassée. Et c’est exactement ce que documente Music Venue Trust+1 : une économie au ras du sol avec des marges quasi inexistantes.  Autrement dit, on organise des élans de solidarité parce qu’on a  aussi laissé la situation devenir insoutenable.

Donc oui, manger ou se faire manger

Le palace est souvent un aveu de reddition culturelle. Pas parce qu’il est « nul » musicalement par essence, mais parce qu’il remplace la fête par sa représentation. 

De l’autre coté, le sanctuaire nomade n’est pas une solution politique, c’est une solution de secours. Il protège la culture,  mais il ne protège pas l’écosystème. Il peut même devenir un bunker toléré tant qu’il reste marginal, expulsé dès que le foncier se tend.

Peut-être faudrait-il défendre un troisième espace,  celui qu’on est en train de perdre  (même s’il en existe encore) des clubs pas parfaits, pas élitistes, , juste accessibles. Et si on veut éviter que la nuit devienne un luxe ou une galère dans le fin fond du 93 dans une usine désaffectée ( même si cela a un charme fou)  il faut arrêter de faire semblant : on a besoin d’une économie rééquilibrée (dans un monde idéal, on a pas encore les solutions)