
Opinion : À force de fixer le DJ, on a sacrifié le son
Il fut un temps où la question importante en club, en rave ou en festival était simple : comment est le son ? Aujourd’hui, elle est souvent remplacée par une autre, plus visuelle, plus trendy : qui joue ? sCeNe bOilEr rOom? À quoi ressemble la stage ? Il y aura des lasers ?
Dans de nombreux événements électro aujourd’hui, le regard a dépassé l’écoute qui devait pourytant rester souveraine. En fixant le DJ, on a progressivement cessé de prêter attention au son.
Ce basculement est le résultat de plusieurs transformations profondes de la scène électro, à commencer par la starification des DJs. Longtemps figures anonymes, timides ou quasi invisibles, iels sont devenus des têtes d’affiche, des marques, parfois des idoles. Leur mise en hauteur physique sur scène, leur isolement derrière des booths monumentaux, leur exposition permanente à l’écran ont contribué à recentrer l’expérience autour de leur personne plutôt que de ce qu’iels produisent.
Lorsque les DJs ont investi massivement les festivals, cette dynamique s’est encore accentuée. Contrairement aux groupes live, souvent mobiles et incarnés sur scène, le DJ reste fondamentalement statique. Pour compenser cette immobilité, l’industrie a déplacé l’attention vers l’arrière-plan : écrans géants, shows lumière, effets spéciaux, pyrotechnie, scénographies toujours plus spectaculaires. Une surenchère visuelle qui, comme le souligne le scénographe Pierre Claude dans une interview aux Inrocks, finit par devenir une fuite en avant. « La surenchère permanente des concerts me fait peur », explique-t-il, lui qui a pourtant signé certaines des mises en scène les plus marquantes des années 2020.
Le problème n’est pas la scénographie en soi. La lumière, l’espace, la mise en scène font partie intégrante de l’expérience électronique. Mais lorsque le show devient le cœur de l’événement, le son cesse d’être la priorité. Et c’est précisément là que quelque chose se casse. C’est là que les téléphones se lèvent à outrance et que l’envie de montrer un moment dépasse celle de le vivre.
Car paradoxalement, nous sommes censés être là pour écouter. Pourtant, combien de festivals massifs et de clubs investissent aujourd’hui dans des systèmes son réellement à la hauteur ? Combien privilégient les effets visuels, les cachets démesurés et la production spectaculaire au détriment de la qualité acoustique ? La réponse est souvent la même. Le son devient presque secondaire parce que l’attention du public est ailleurs. Captée par l’amour parfois fanatique du DJ, par la narration autour de sa personne, par la consommation au sens large, alcool compris, et par un environnement pensé pour être vu avant d’être entendu.
Cette dérive n’est pas une fatalité, elle est même déjà contredite par d’autres modèles. En teuf, par exemple, l’expérience est souvent radicalement différente. Face à des murs de son, parfois bruts, parfois imparfaits, le DJ disparaît presque. Peu importe, tant que le son est là. L’écoute redevient collective, physique, presque primaire. Certes, la saturation fait parfois partie du folklore (lol), mais bon…
Cette philosophie est également défendue par des figures comme DVS1, qui répète que « the soundsystem should be as big as any DJ on the lineup ». lors d’une interview pour Electronic Beats ( le son devrait être un headliner aussi.)
Cette vision a pris une forme concrète avec Dark Skies, une installation développée pour le festival HORST par les architectes Leopold Banchini et Giona Bierens de Haan en collaboration avec DVS1. Plus de 900 mètres carrés de système sonore suspendu au-dessus du public, effaçant la hiérarchie scène-public, supprimant le point focal du DJ, et transformant le dancefloor en espace démocratique et multidirectionnel. Personne n’est relégué à l’arrière. Personne n’est trop loin du son. Le corps est replacé au centre, pas la star.

DVS1 poursuit cette logique avec The Wall of Sound, un concept déployé notamment à Amsterdam avec Josey Rebelle, Richie Hawtin ou Samuel Deep, où le système sonore devient l’élément structurant de l’événement, bien avant les noms affichés sur le line-up.
Ces initiatives ne sont pas anecdotiques. Elles signalent un retour progressif au fait que le son n’est pas un support mais le sujet. Et ce retour est d’autant plus nécessaire que la scène électro a, ces dernières années, contribué à abaisser ses propres standards. En habituant les publics à un son médiocre, compressé, agressif ou mal réglé, on finit par altérer leur goût.
Le DJ Playr1 le résume crûment dans une vidéo devenue virale : de mauvais DJs ruinent une scène entière parce qu’ils abaissent les attentes. Nourrir un public uniquement de fast-food musical rend toute proposition plus exigeante difficile à apprécier. Et cette logique vaut autant pour la programmation artistique que pour la qualité sonore. Quand le son est mauvais, mais que le show est spectaculaire, le public s’habitue. Il accepte. Il ne réclame plus mieux.
Le résultat est une scène de moins en moins soutenable. Économiquement, car seuls les très gros noms (Djs, agences etc…) survivent dans cette course à la visibilité. Artistiquement, car la prise de risque diminue. Sensoriellement, car l’écoute s’appauvrit. À force de regarder le DJ, on a oublié d’écouter ce qu’il jouait.
Replacer le son au centre n’est pas un geste nostalgique ou élitiste. C’est une nécessité culturelle. Cela implique de repenser les priorités, les budgets, les espaces et les attentes. De rappeler que la musique électronique est née pour être vécue avec le corps avant d’être consommée avec les yeux.
On a envie de se retrouver devant un vrai Front Left qui n’abîme pas les oreilles, ni la musique!

