
C’est l’heure du debrief de la soirée. Parfois juste en allant se coucher ou en se réveillant. Chacun y va de son récit, de ses hauts et de ses bas ou de ses track IDs.
Il y a celle qui a préféré ses rencontres au fumoir. Celui qui sait seulement que c’était bien, sans réussir à dire pourquoi. Celle qui est partie avant tout le monde. Celui qui a dansé sur ses trois tracks préférés du moment. Celle qui cherche l’ID du son qui l’a fait quitter la queue du bar. Ou celui qui était soulé de tout.
Nous avons tous des raisons différentes de décréter qu’une soirée était bonne ou mauvaise.
Quand je discute avec mes meilleures amies, avec qui j’ai arpenté un paquet de clubs, de festivals et d’afters, je me rends compte que nous n’avons jamais aimé ou détesté une soirée pour les mêmes raisons.
C’est ça qui m’intéresse aujourd’hui, en tant que journaliste, la subjectivité presque totale de notre milieu. Du track à l’expérience globale.
Une soirée est instable, par définition. Elle dépend de trop de paramètres comme ’heure à laquelle on arrive, l’endroit où l’on se place (front left ou rien), la personne que l’on croise, notre état mental, ce qu’on consomme ou ce qu’on traîne avec nous en entrant dans le club.
Deux personnes peuvent vivre la même heure, devant le même DJ, et en ressortir avec deux récits incompatibles.
Alors qu’est-ce qu’on évalue vraiment quand on dit qu’une soirée était bonne ?
Il y a, bien sûr, des choses mesurables et ou il faut qu’on soit toustes intransigeant-es. La qualité du son, l’attente, la sécurité. Ce sont des choses qui peuvent être maitrisées en amont par les orgas et qui garantissent une base de « bonne soirée » ou de « mauvaise soirée ».
Une fois que cette base est posée, libre à chacun-e de vivre sa nuit…. Mais encore faut-il entrer dans la soirée de la même manière.
Nous ne sommes pas égaux face au seuil d’un club ou d’un festival. Pour certain-es, l’expérience commence bien avant. Elle commence dans la file d’attente, dans le regard du physio, dans la fouille plus insistante que celle des autres.
Des personnes racisées racontent le stress de l’accueil, les contrôles répétés, les soupçons absurdes, cette phrase balancée à la sécurité, « le dealer est noir », et soudain un individu devient suspect par défaut. La soirée démarre déjà sous tension pour ces personnes.
Il y a ayssi certaines femmes qui arrivent en tenue de transports en commun et qui se changent après avoir passé la sécu. Stratégie apprise et intégrée de génération en génération. Adapter son apparence pour éviter les commentaires, les refus, les regards trop appuyés ou pire. Là encore, la fête commence avec une négociation non sollicitée.
À la sortie, ce sont aussi souvent les femmes qui doivent anticiper le retour. Il faut se rechanger, partager la localisation, éviter de s’endormir dans un taxi, marcher vite, clés entre les doigts. Là où certains rentrent simplement fatigués, d’autres rentrent vigilantes, alertes…
Alors non, nous ne vivons pas la même soirée.
Ce qui a bouleversé quelqu’un peut avoir laissé un autre totalement froid. Ce qui était le moment pour une personne était peut-être juste une transition pour une autre. On oublie aussi que la fête se raconte après coup. On la reconstruit et surtout on lui donne une cohérence, un sens. Parfois, on la rend meilleure qu’elle ne l’était, parce qu’on veut qu’elle l’ait été. Parce qu’on a payé cher. Parce qu’on a été payé. Parce qu’on attendait cette date depuis des semaines. Parce qu’on a posté une story.
La fête est un environnement extrêmement instable. Elle dépend de facteurs très simples : l’heure d’arrivée, la fatigue accumulée dans la semaine, l’attention qu’on porte à la musique, les personnes avec qui l’on se trouve, ou même l’endroit précis où l’on se place dans la salle. Deux personnes peuvent passer une heure devant le même DJ et en garder des souvenirs totalement opposés.
Ce caractère subjectif est rarement reconnu dans les conversations sur le clubbing. On parle souvent des soirées comme si elles pouvaient être évaluées de manière relativement objective, comme un concert ou un spectacle. On compare les line ups, la durée des sets, la réputation des clubs. Mais une soirée est beaucoup moins stable que cela.
Une grande partie de l’expérience se joue dans des choses qui ne figurent ni sur un flyer ni dans un running order. Une discussion qui dure plus longtemps que prévu au fumoir. Une rencontre imprévue sur la piste. Un moment où la salle semble se synchroniser autour d’un track précis. Ou au contraire une sensation diffuse de ne pas trouver sa place dans la foule.
Ce qui complique encore cette évaluation, c’est que la fête se reconstruit après coup. Le lendemain ou les jours suivants, chacun raconte la soirée avec ses propres repères : un morceau, une rencontre, une discussion, un moment de fatigue, un moment d’euphorie. Très vite, la nuit devient un récit plus cohérent qu’elle ne l’était réellement, parce qu’on le veut bien.
Une bonne soirée est compliquée à raconter
On peut bien sûr parler du soundsystem, de la qualité des sets, de la prog, de tout ce qui reste relativement mesurable. Mais les émotions ressenties, elles, nous appartiennent. Une soirée réellement réussie est souvent une expérience très personnelle : c’est le moment où plusieurs éléments s’alignent au bon moment, la musique, l’énergie de la salle, notre propre état, et où quelque chose fonctionne, parfois de manière presque inexplicable.
Dire qu’une soirée était bonne, c’est souvent dire que nous, nous étions disponibles pour elle.
Et quand on dit qu’une soirée était incroyable, on parle souvent moins de la soirée que de la personne qu’on était ce soir-là.

