Line-ups 100 % femmes ou FLINTA, émissions spéciales « femmes DJs », formats du type « les DJs femmes à suivre en 2025 »… Les initiatives se multiplient (surtout le 8 mars et après metoodjs…), toutes portées par une intention affichée, donner plus de place aux femmes dans la musique électronique.
Et là, vous vous dites sûrement : mais qu’est-ce qu’elle va encore critiquer celle-là ?

Rassurez-vous, ce ne sont pas ces initiatives que je remets en question, mais plutôt leurs intentions et ce qu’elles révèlent parfois malgré elles.

Il serait absurde de nier l’utilité de ces différents formats. Pendant des décennies, les lineups de clubs et de festivals ont été dominés de manière écrasante par des artistes masculins. Mettre en lumière des artistes femmes ou des personnes FLINTA  (femmes, lesbiennes, intersexes, personnes trans et non-binaires) peut donc apparaître comme une manière nécessaire de corriger un déséquilibre structurel.

Mais que révèle finalement le fait de devoir créer des espaces « spéciaux » pour programmer des femmes ?

Car ces initiatives produisent parfois un effet paradoxal. En isolant les artistes femmes dans des formats dédiés, elles risquent aussi de renforcer l’idée que leur présence reste une exception dans la programmation générale. La visibilité existe, mais elle s’inscrit dans un cadre distinct, presque thématique.
Autrement dit, programmer des femmes devient un concept éditorial en soi. Le mot femme/flinta devient une catégorie à part. Et en 2026, il faut qu’on évolue encore.

Le problème n’est évidemment pas que des femmes soient mises en avant. Il réside plutôt dans la manière dont cette mise en avant est organisée. Lorsque la présence des artistes femmes se manifeste principalement à travers des soirées « all women », des émissions spéciales ou des sélections spécifiques, cela peut involontairement contribuer à les maintenir dans une catégorie séparée, au lieu de normaliser leur place dans l’écosystème musical.
Un peu comme le mot « djette » qu’on est beaucoup à rejeter.

Or l’objectif affiché par de nombreuses artistes est précisément l’inverse, elles ne veulentplus être programmées en tant que « femmes DJs », mais simplement en tant qu’artistes. Elles veulent être bookés pour leurs sets, leurs prods et leur univers.

Il s’agit alors de savoir si ces initiatives permettent réellement de transformer les pratiques de programmation sur le long terme. Car la vraie évolution ne se mesure pas seulement au nombre d’événements thématiques organisés autour de la question de la représentation. Elle se lit aussi, et surtout, dans la manière dont les artistes sont intégrées aux programmations ordinaires.

Qui occupe les créneaux de closing ? Qui apparaît en tête d’affiche ? Qui bénéficie de la plus grande visibilité dans la communication des festivals et des clubs ? L’égalité ne se joue pas uniquement dans la présence numérique des artistes, mais également dans la place symbolique qui leur est accordée.

Il faut toutefois introduire une nuance importante. Toutes les initiatives dédiées aux femmes ou aux personnes FLINTA ne relèvent pas de la même logique. Certains collectifs ou événements revendiquent délibérément des espaces non mixtes ou centrés sur ces communautés, notamment pour des raisons de sécurité, de représentation ou de solidarité. Dans ces cas-là, ces formats répondent à une démarche politique ou communautaire portée par les personnes concernées elles-mêmes.

La critique vise moins ces espaces que les usages plus institutionnels de ces formats, lorsqu’ils deviennent un moyen rapide de signaler un engagement en faveur de la diversité sans remettre en question les équilibres plus profonds de la programmation.
Les récents évènements suite au Metoo de la scène électronique ont entrainé une floppée de formats pro-femmes djs, sécurité et prévention. On ne s’en plaint pas, mais pour beaucoup, il s’agit plus de marketing et de tendance que d’une réelle prise de conscience. On fait des listes, on relaye des propos de DJ connues mais on ne change rien sur le fond du problème. On occupe l’espace sans pousser les murs, on fait de l’activisme d’image sans jamais se remettre en question.
Quand on regarde à la loupe, ces initiatives sont souvent portées par des femmes qui travaillent pour des hommes cis blancs qui y ont enfin vu le moyen de gagner des followers et de surfer sur le moment (pas tous, il y en a qui veulent sincèrement faire changer les choses mais on se focus sur les autres)

Ces formats peuvent également produire un effet inattendu (spoiler non) : ils alimentent parfois les discours les plus réacs de la scène. Dans certains cercles, les lineups « spécial femmes » sont utilisés comme argument par ceux qui estiment que les artistes femmes bénéficieraient d’un “avantage” ou d’une forme de favoritisme dans la programmation. L’argument revient régulièrement, si elles sont programmées, ce serait parce qu’elles sont femmes et non pour leur travail. Une rhétorique qui ignore volontairement l’histoire longue d’une scène dominée par les hommes. Mais qui révèle aussi un malaise persistant face à l’évolution du paysage électro. Car aujourd’hui, les artistes femmes sont nombreuses, présentes dans tous les styles, et leur légitimité ne repose plus sur une exception ou une correction symbolique. Elles produisent, mixent, dirigent des labels, remplissent des clubs et des festivals. Autrement dit, elles n’ont plus rien à prouver, et certainement pas à travers des formats qui continuent, malgré eux, à suggérer qu’elles constituent une catégorie à part.

Et les solutions alors?
Plutôt que de multiplier les émissions intitulées « les femmes qui font la musique électronique », pourquoi ne pas simplement proposer des formats comme « celles et ceux qui font la musique électronique », où artistes femmes, hommes et personnes FLINTA apparaissent au même niveau d’importance ? La même réflexion pourrait s’appliquer aux lineups, aux panels ou aux conférences. Trop souvent, les femmes sont invitées à s’exprimer uniquement sur les questions de parité ou de violences sexistes et sexuelles, comme si leur expertise s’arrêtait là. Les intégrer dans des discussions sur la création, l’économie de la musique ou les évolutions artistiques de la scène serait sans doute un signe bien plus concret de normalisation que de les cantonner systématiquement à des espaces thématiques.

En bref, la véritable transformation se produira lorsque la présence des artistes femmes ou FLINTA ne constituera plus un sujet en soi. Lorsque leur programmation ne nécessitera plus d’être annoncée, justifiée ou encadrée par un label particulier. Lorsque ces initiatives profiteront d’abord à cette communauté de manière complète.

Ce jour-là, programmer des femmes ne sera plus un événement spécial, ce sera simplement la norme.