
On n’en croyait pas nos yeux et nos oreilles devant ce crossover spécial 2026 : Rosalía présente “Berghain”, single issu de LUX, comme sa miniature sur mesure du club berlinois symbolisant L’Art avec un grand A aux BRIT Awards, quant à lui temple grand public par excellence. Un endroit où le moment télé est rarement autant chaotique (dans le bon sens du terme) c’était pas dans notre bingo 2026. Ah en fait peut-être que si … c’est hyper trendy mais on peut pas dire que c’était mal réalisé.
Les cérémonies télévisuelles fonctionnent comme des machines à fabriquer du souvenir. Elles ne vendent pas seulement des chansons, elles vendent des moments. À ce titre, la grammaire de la rave est un matériau parfait, immédiatement lisible (pénombre, hangar, transe des corps), immédiatement spectaculaire, immédiatement “hors du cadre”. Sur scène, la culture club est une esthétique de la déviance rendue fréquentable. Un frisson qui éblouit, un frisson surtout très efficace.

L’esthétique de l’hybridation
On ne peut pas nier la tendance du subversif, ça marche bien de sortir un peu des clous de la pop, et la techno, c’est à la mode, soyons honnête. Cependant, on ne peut que saluer le projet de Rosalia qui a toujours tenu à réinventer sa tradition et proposer des choses musicalement riches, diverses, hybrides. Et pour cette performance, elle propose quelque chose de cohérent, pas seulement une idée bankable mais un show pensé et architecturé qui met à l’honneur à la fois les arts les plus légitimes avec des chœurs et un orchestre symphonique, mais le tout saupoudré d’une mise en scène underground et l’apparition surprenante de la reine pop expérimentale : l’Islandaise Björk. La chanteuse n’apparaît que très rarement, surtout sur des scènes comme celles-ci. À travers cette figure avant-gardiste, c’est un message fort que transmet Rosalía : celui de sa position dans l’industrie, une position visiblement innovante et engagée.
La question n’est donc pas de savoir si Rosalía “a le droit” de convoquer la rave (ce débat là s’use vite). La question la plus plus intéressante, c’est de savoir comment et pourquoi elle l’a convoqué.
ROSALIA X (LA)HORDE : rendre la marge rigoureuse sans la neutraliser

Si cette performance évite le simple cosplay, c’est parce qu’elle est architecturée, et pas seulement déguisée avec des codes à moitié intégrés. Aux manettes : (LA)HORDE, collectif marseillais (Marine Brutti, Jonathan Debrouwer, Arthur Harel), à la tête du Ballet national de Marseille depuis 2019. Une troupe réputée notamment pour A ROOM WITH A VIEW, une œuvre engagée, poignante et dansée entièrement sur des productions sur mesure de RONE.
La fenêtre sur la rave que propose Rosalia s’accompagne d’une matière chorégraphique qui fait récit. (LA)HORDE travaille précisément sur des zones de friction, ce qui circule entre danses vernaculaires et scènes/danses “légitimes”, entre gestes nés dans les clubs, dans la rue, et leur réécriture rigoureuse sur plateau. Leurs propres présentations parlent d’une cartographie des soulèvements populaires “des raves aux danses traditionnelles”, en passant par le jumpstyle et des mouvements qui font penser au haken de la scène hardcore.
Autrement dit, la forme est là mais le fond aussi. Chaque présence était une histoire sociale. Et ce qu’ils importent sur la scène des BRITs, c’est une énergie hybride respectée et chorégraphiée : une foule organisée, une tension entre discipline fougueuse et un lâcher prise ultra contrôlé, une rigueur classique dans une énergie d’hangar.
Au fond, cet instant rave ne raconte pas qu’un bon coup de mise en scène, elle raconte aussi notre époque. Celle où la pop a besoin d’emprunter au club son intensité, son noir, pour se réinventer en événement.
Mais ce serait trop simple d’y voir un pillage automatique. Ici, l’intelligence du show reste à saluer, car il tient à une fabrication minutieuse. Reste la question qui dépasse Rosalia, quand le subversif devient langage officiel , est-ce qu’il perd sa force, son âme… ou est-ce qu’il gagne enfin le droit d’être vu, compris, et transmis?

