L’invisibilisation de la souffrance des femmes dans le Djing – Interview Poppie de Paris 

Après deux “fausses couches” qui n’ont d’ailleurs rien de faux,  Poppie de Paris raconte la douleur indicible du deuil derrière le tabou et les faux semblant. Le métier de DJ demande parfois d’être un clown triste au milieu d’une effervescence déchirante pour les femmes qui subissent interruption spontanée de grossesse dans un milieu où l’image, l’énergie et la disponibilité priment encore trop souvent sur les réalités du corps. Les personnes  menstruées souffrent, saignent, vivent le deuil … mais doivent parfois assurer un show. Un témoignage brut sur la perte, la solitude et l’injonction à rester debout coûte que coûte : 

Est-ce que tu accepterais de revenir sur ce que tu as vécu, avec les mots qui te semblent justes aujourd’hui ?

Oui, dans une démarche productive et pour délivrer un message sociétal. Il y’a une vraie omerta, un tabou sur le sujet, et encore plus dans les métiers liés à l’image et à la performance comme le mien. Je trouve ça inacceptable en 2026.

Qu’est-ce que tu aimerais que les gens comprennent d’abord avant même qu’on parle de musique ou de travail

J’aimerais qu’on comprenne qu’on est des êtres humains avec des corps, des émotions et des fragilités. Derrière une image publique, il peut y avoir des moments de vie très durs que personne ne soupçonne car la société nous pousse à ne montrer que le “beau” du décor, l’envers est parfois bien moins glamour. Devoir performer, assurer des prestations, arborer un sourire et mettre un masque alors que je vivais deux pertes très rapprochées, deux deuils invisibles, c’était indicible. J’avais le cœur en mille morceaux et très peu de gens le savaient. j’étais littéralement éteinte et l’ombre de moi même. On parle beaucoup de la douleur physique, mais beaucoup moins de la solitude émotionnelle. 

Y a-t-il un mot, une manière de nommer cette expérience qui te convient plus qu’une autre ? ( car il n’y a en réalité rien de faux dans une “fausse couche”) 

Je trouve ce terme tellement violent et minimisant. Je ne pensais jamais vivre ces épreuves dans ma vie. Étant atteinte d’endométriose, je m’imaginais plutôt avoir du mal à tomber enceinte mais je n’avais pas forcément pensé à l’éventualité de perdre un bébé. On en parle si peu, même entre femmes ! Il n’y a rien de “faux” en effet, c’est même bien réel. C’est un deuil long et parfois impossible, une forme de rupture avec une projection de vie. Ça n’est pas juste un projet qui “n’a pas marché” pour reprendre les termes maladroits de la plupart des gens, c’est une perte que l’on ressent dans sa chair et dans son coeur, parfois dans des conditions très difficiles. 

Qu’est-ce que cela change de vivre une interruption involontaire de grossesse quand on exerce un métier aussi exposé, aussi nocturne, aussi tourné vers les autres ?

C’est un contraste très anxiogène, on te demande d’être lumineuse, apprêtée, présente et de donner une énergie que tu n’as pas. Au delà de ça, même pendant ma deuxième grossesse, j’étais face aux injonctions du métier, alors que j’avais 8 de tension, la nausée en permanence, une fatigue extrême qui me clouait au lit, je n’étais toujours pas remise du deuil de la première fausse couche qui s’était produite de façon assez traumatisante, j’étais extrêmement inquiète de pas pouvoir assurer mes gigs. J’ai dû en annuler certains alors que ma carrière était ma priorité absolue. Alors quand la deuxième grossesse s’est arrêtée à trois mois, alors que j’avais mis de côté ma carrière et renoncé à des gigs importants, j’ai ressenti un immense sentiment de frustration et d’injustice. j’avais cette pression implicite de continuer, comme si rien ne s’était passé alors que j’avais envie de crier au monde ce qui m’arrivait. 

Comment vit-on une perte intime dans un univers où l’on attend de toi de l’énergie, du charisme, du plaisir, voire une forme d’euphorie ?

C’est très violent parce que tu dois presque jouer un rôle. Faire danser les gens, créer du plaisir, alors que toi tu es en deuil. Je me souviens mixer le lendemain de ma première “fausse couche”, en perdant énormément de sang, aller aux toilettes pour pleurer et souffrir à me tordre en deux mais me dire que si je n’assurais pas, j’allais perdre mon métier et tout ce que j’ai construit jusqu’à présent, en plus de ne pas réussir à construire ma vie de famille. J’étais extrêmement dure avec moi-même. J’ai serré les dents et j’ai repris le travail, en mode zombie.  Depuis tout ça, je me dis que la force des femmes est infinie.

Malheureusement oui car dans ce milieu, s’arrêter peut être perçu comme une faiblesse. Mais dans mon cas, les agences de booking, établissements et annonceurs avec lesquels je travaille ont été exceptionnels. Je suis d’ailleurs très émue de repenser à leurs mots et à quel point personne ne m’a lâché pendant et après.  

Est-ce que tu as eu le sentiment qu’il fallait dissocier ton corps réel de ton image publique d’artiste pour assurer un divertissement ?

Mon corps a été épuisé, entre les hormones, la fatigue et le choc émotionnel. Je ne me reconnaissais plus dans ce corps qui avait porté la vie, mais qui ne l’avait pas donné. Je détestais ce nouveau corps, je disais que j’étais “difforme pour rien”. J’essayais de continuer à poster sur les réseaux car ça fait partie du job mais comme je travaillais moins ou plus du tout, c’était vide de sens et surtout je ne supportais pas de voir ce petit ventre qui était vide désormais. Et dans la sphère privée, je n’avais pas le soutien que j’aurais dû avoir dans ces moments d’extrême vulnérabilité, j’ai constaté qui était là quand j’étais “au top” et qui ne l’était pas quand j’étais au plus bas. J’ai vraiment compris le sens des mots loyauté et fiabilité ces derniers mois. La vie a fait le tri et j’en suis extrêmement reconnaissante. Donc d’une certaine façon, oui, je me suis dissociée et mise en mode pilote automatique sachant que je ne pouvais compter que sur moi même. J’ai contrôlé mon image et je le fais toujours pour durer en tant qu’artiste …avec cette blessure que je porte à vie au fond de moi en tant que femme.

Comment ton corps a-t-il été affecté, et est-ce que cela a changé ton rapport aux tournées, aux voyages, au manque de sommeil, aux sets ?

J’ai dû complètement m’arrêter mes trois premiers mois de grossesse car j’étais phyqiquement incapable d’assurer le show. Mes agences savaient que j’avais fait une premiere fausse couche, c’était touchy. La peur d’être bousculée, le fait de piétiner et de rester debout des heures, les basses et la musique extrêmement forte pour le bébé, c’est un métier très physique aussi. J’avais un sentiment d’incompatibilité. Les gens remarquaient aussi que j’avais grossi, mon corps a changé tellement vite, je me sentais déjà mère et j’avais un besoin viscéral de protéger mon bébé. Je me disais que si je tirais trop sur la corde, j’allais le mettre en danger et le perdre à nouveau… C’est quand même arrivé malgré ces précautions. 

Est-ce qu’avant cette expérience, tu avais déjà le sentiment que le monde de la nuit était peu pensé pour les corps qui portent ou qui peuvent porter un enfant ?

J’ai vraiment eu un désir de grossesse assez tardif, et je pensais avoir rencontré la bonne personne pour me lancer, donc non avant ça je n’avais pas vraiment réfléchi à la question. Ces bébés étaient désirés et tout sauf des accidents, c’est quand je suis tombée enceinte que j’ai compris que le monde du Djing et plus globalement de l’entertainment n’est pas pensé pour ça. C’est un monde qui valorise l’image, la disponibilité et l’énergie mais beaucoup moins les réalités du corps féminin. Alors qu’être enceinte n’est pas une maladie. J’espère que dans un futur proche, on acceptera de voir une DJ enceinte mixer assise sans avoir à se justifier par exemple.

Dans ce métier, est-ce qu’on parle assez des contraintes physiques réelles : fatigue, décalage, stress, hormones, règles douloureuses,  récupération ?

Absolument pas, on romantise beaucoup ce métier. Par exemple dans mon cas, être DJ atteinte d’endométriose, ça signifie se traîner jusqu’à son gig en période de règles à causes des douleurs qui vont jusque dans les jambes, vivre une fatigue intense qui te cloue au lit, mais devoir ne rien montrer car ça n’est pas sexy. Les hommes aussi peuvent avoir des problèmes de santé, mais nous c’est chaque mois, sans parler des fluctuations hormonales qui nous détraquent physiquement et psychologiquement. 

Pourquoi penses-tu que ce sujet est si peu visible dans les musiques électroniques et plus largement dans l’industrie musicale ?

Parce que ça casse l’ambiance, ça casse l’image et ça oblige à parler de choses plus profondes: la vulnérabilité, le corps des femmes et même les dynamiques humaines autour. La musique c’est une chose, la rentabilité aussi mais il y’a de l’humain et des vies derrières. Les hommes sont encore très mal à l’aise avec les questions liées aux femmes et c’est globalement eux qui tirent les ficelles de l’industrie, donc on reste en surface. Parler de bébés, de fausses couches ou de règles douloureuses dans un métier principalement masculin, ça semble être un non sujet alors que c’est un vrai sujet pour la minorité de femmes qui évoluent dans cette sphère. On est si peu représentées sur la scène électro, il est temps que ça change et de faire évoluer les mœurs. 

Est-ce que tu t’es sentie seule dans cette expérience, ou au contraire soutenue par d’autres artistes ?

Soutenue, merci Instagram ! J’ai eu tellement raison de partager mon histoire sur les réseaux, idée contre laquelle était le futur père de cet enfant, ce partenaire de l’époque qui n’a pas particulièrement brillé par sa loyauté sans entrer dans le détail, après réception d’un message privé, certains éléments se sont révélés d’eux-même. La grossesse est un moment si précieux qu’aucun homme n’a le droit de la gâcher par son immaturité et son manque de valeur. En tous les cas, j’ai reçu des centaines de messages de soutiens, d’artistes hommes et femmes de toutes les scènes musicales, d’agences de booking, de label, de proches et de moins proches. J’ai pris cette déferlante d’amour en pleine face au moment où je vivais le deuil, la trahison et la crise identitaire la plus violente de ma vie. C’était extraordinaire. 

As-tu entendu d’autres récits semblables autour de toi ? 

Oui, Amelie Lens a fait sa fausse couche en même temps que moi, elle en a parlé sur son instagram. C’était une sensation étrange, je me sentais proche d’elle car elle est aussi DJ et a dû passer par les mêmes émotions que moi. Je me suis dit que si son partage m’avait fait du bien, je devais aussi  me raconter à ma petite échelle pour dire aux femmes: on est ensemble. Malheureusement, de mon point de vue, même les femmes qui n’ont jamais vécu une fausse couche, ne peuvent pas comprendre cette peine. On vit au quotidien avec cette perte, il m’arrive encore de pleurer devant une femme enceinte ou un bébé.

Est-ce que tu as eu peur d’être perçue différemment en en parlant ?

Non, je ne vais pas m’étendre, mais je n’ai jamais eu peur de parler. Ça fait partie de mon caractère et c’est à prendre ou à laisser. Les femmes ont enfin la parole après des siècles à se taire. Et si je suis perçue différemment, alors tant mieux, c’est que d’une certaine façon, j’aurais fait bouger les choses sur un sujet marquant. Qui en tout cas, moi, m’a marqué pour toujours.  

Est-ce qu’il existe, selon toi, un double standard entre les artistes hommes et les personnes qui portent un enfant dès qu’il est question du corps, de la disponibilité ou de la parentalité ?

Sur cette question, je ne veux pas généraliser mais clairement en tant qu’artistes et même dans d’autres domaines d’activités, les hommes et les femmes ne vivent pas la même vie durant la grossesse et post grossesse. La parentalité est clairement un sujet d’inégalité homme/femme. Je pense que le meilleur conseil que je peux donner, que l’on soit DJ ou non, c’est de choisir un partenaire de vie profondément présent et capable d’être là émotionnellement mais aussi concrètement dans la vraie vie. Quelqu’un de fiable, de stable et qui vous aime pour les bonnes raisons et pas seulement pour ce que vous représentez à l’extérieur. 

Est-ce qu’on attend encore des femmes DJs,  ou des artistes perçues comme telles,  qu’elles restent “disponibles”, “sans contraintes”, “désincarnées” ?

Oui et ça vaut aussi pour toutes les femmes qui font un métier d’image. On doit toujours paraître lumineuses, désirables et disponibles si on veut que les gens “restent”, “suivent” “likent” “aiment” “follow”. Mais parfois, il faut donner accès aux coulisses, le réel et l’authenticité gagneront toujours. Le mensonge, ça n’est pas mon truc et je crois que les gens me suivent depuis 10 ans pour cette raison: Je ne triche pas. 

Est-ce que la musique et le club ont été, à un moment, un refuge, ou au contraire un moment terrible  ? 

La musique m’a sauvé dernièrement et elle me sauve chaque jour. Je suis passionnée par mon métier et c’est en remontant sur scène que j’ai repris mon souffle. Je vais mieux que jamais aujourd’hui grâce à la musique. 

Pourquoi avoir choisi d’en parler,  Et pourquoi maintenant ?

Parce que je n’avais plus envie de porter ça seule, ni de faire semblant que tout allait bien. C’est arrivé il y’ a 8 mois, J’ai pris le temps de comprendre ce que j’avais traversé, de remettre du sens sur quelque chose de très brutal et surtout de retrouver une forme de stabilité. Et aujourd’hui, j’en parle parce que je sais que je ne suis pas seule à vivre ça. Si ça peut permettre à d’autres femmes de se sentir moins isolées, alors ça a du sens. Et aussi parce qu’il y a des vérités qu’on ne peut plus taire indéfiniment. 

Que voudrais-tu voir changer pour que les personnes qui vivent une interruption involontaire de grossesse ne soient pas contraintes à l’invisibilité ou à la suradaptation ?

Qu’on arrête de demander aux femmes d’être fortes en silence.

Une fausse couche, ce n’est pas un ‘incident’, c’est un vrai bouleversement physique et émotionnel. J’aimerais qu’on laisse plus de place à la vulnérabilité, qu’on normalise le fait de ralentir, de s’arrêter, d’être accompagnée sans culpabilité, sans pression de performance. Et aussi qu’on parle davantage de l’entourage. Parce que la manière dont on est soutenue ou pas change absolument tout.

Y a-t-il quelque chose que personne ne t’a demandé, et que tu aurais aimé qu’on te demande ?

Oui. On ne m’a pas vraiment demandé comment j’allais, au-delà de la surface.

On me demande souvent “ça va mieux ?”, mais rarement “qu’est-ce que ça a changé pour toi ?”.

Et la réalité, c’est que ça m’a transformée. Ce genre d’expérience te rapproche énormément de toi-même, je me sens 100% alignée avec qui je suis, mes envies et mes objectifs personnels et professionnels. Et avec le recul, j’ai aussi une vision plus spirituelle de ce que j’ai vécu. Je me dis que certaines choses n’arrivent pas par hasard. J’ai toutes mes réponses aujourd’hui et un métier passionnant. J’ai hâte de continuer à vivre de ma passion en faisant évoluer la place des femmes dans le microcosme du Djing.