
C’est quelque chose qu’on a presque tous fait… Envoyer un DM à son artiste préféré (ou ses ancêtres les lettres de fans.) Mais les DMs ont changé la donne, ils sont une porte directe dans la vie de l’artiste et dans celles des fans…
Un message privé envoyé depuis un profil vérifié, une réponse ambiguë à la story d’une fan, une invit backstage présentée comme professionnelle mais dont l’intention réelle est floue.
Ce mélange entre visibilité publique et séduction personnelle crée des dynamiques de pouvoir qui ne sont ni équilibrées ni neutres.
Un compte artiste est un outil professionnel, un vecteur de notoriété, un espace où se concentre votre capital symbolique, c’est-à-dire votre reconnaissance, votre réputation et votre capacité à influencer des trajectoires. Lorsque vous écrivez depuis ce compte, vous ne vous exprimez pas uniquement en tant qu’individu privé, mais en tant que personne investie d’un statut. Or, le statut modifie profondément la perception et les réactions de celles et ceux qui interagissent avec vous.
La psychologie sociale montre depuis longtemps que l’asymétrie de pouvoir influence les comportements, souvent de manière inconsciente. Une personne qui admire votre travail, qui espère peut-être collaborer avec vous ou simplement rester dans votre sphère professionnelle, ne se trouve pas dans la même position que vous pour accepter ou refuser une avance.
Même si votre intention est légère, même si vous pensez tenter votre chance sans pression, l’autre peut ressentir une contrainte implicite. On vous invite à aller relire notre article Quand dire non peut briser une carrière.
Cette contrainte ne réside pas nécessairement dans une menace explicite, mais dans la peur de perdre un accès, une opportunité ou une validation. Le consentement, dans ce contexte, devient plus complexe qu’un simple oui ou non. Il suppose que la personne se sente réellement libre de décliner sans conséquence. Or, lorsque la séduction provient d’un compte qui représente un pouvoir professionnel, accès au backstage, invitations, visibilité, collabs potentielles et cette liberté peut être altérée.
Ce n’est pas une accusation automatique d’abus attention, c’est seulemen reconnaître une dynamique structurelle. Certains répondront qu’être célib donne évidemment le droit de séduire, et cela est vrai.
La question n’est pas l’interdiction de toute relation entre artistes et personnes de leur entourage professionnel ou public. La question est celle du cadre.
Utiliser un outil de travail, construit précisément pour gérer une carrière et une image publique, comme levier de séduction brouille les frontières entre sphère professionnelle et sphère intime.
Lorsque ces frontières deviennent floues, le risque de malentendu, de pression ou de ressentiment augmente. Le backstage illustre parfaitement cette confusion.
Conçu comme un espace de travail où circulent artistes, technicie-nes et organisateur-rices, il peut devenir un lieu ambigu si les invitations sont régulièrement motivées par des intentions personnelles non explicites. À long terme, cela modifie la culture même de ces espaces et peut les rendre inconfortables, voire insécurisants, pour celles et ceux qui y travaillent.
À titre personnel, j’ai perdu le compte du nombre de fois où, après une interview pourtant strictement professionnelle, le DJ se mettait à flirter avec moi par message après l’itw. Comme si la conversation, le cadre de travail et la présence d’une caméra avaient discrètement changé de nature. Ça provoquait chez moi une sensation de nausée mêlée d’angoisse, parce que refuser clairement, dire simplement « non merci », ne me semblait jamais totalement sans conséquence. Je pensais à mon travail, à ma crédibilité, à Clubbing TV, à l’éventualité qu’un refus puisse être interprété comme un manque de « sympathie », qu’il me dise « ah non mais je ne te draguais pas » et passer pour une grosse prétentieuse, ou, pire, nuire à de futures opportunités professionnelles.
Et comme beaucoup de femmes dans ce type de situation, au lieu de me demander pourquoi un cadre professionnel venait d’être déplacé, je me suis surprise à me remettre en question : ai-je trop souri ? Ai-je été trop détendue ? Est-ce que, sans le vouloir, j’ai envoyé un signal ambigu ? Cette inversion est insidieuse.
Il existe aussi une dimension réputationnelle que beaucoup sous-estiment. Les captures d’écran circulent, les conversations se partagent et les comportements répétitifs finissent par dessiner une image publique. Ce qui peut sembler être un simple message isolé peut, accumulé à d’autres, construire une réputation de manque de professionnalisme ou d’insistance. Or, dans une scène où la crédibilité repose largement sur la confiance, cette perception peut avoir des conséquences durables.
Si vous retiriez le statut, les abonnés, la vérification, l’accès privilégié et la visibilité qui accompagnent votre compte artiste, est-ce que la démarche resterait identique ? Si la réponse est incertaine, cela indique que le pouvoir joue un rôle plus central que vous ne l’imaginiez.
Il faut aussi parler de quelque chose d’encore plus grave que la simple ambiguïté des DMs : les artistes qui utilisent leur compte professionnel pour demander des photos intimes, parfois à des femmes très jeunes, qui les suivent, les admirent ou espèrent travailler dans la scène. Ce type de demande n’est pas une drague un peu lourde, c’est une exploitation directe d’un déséquilibre de pouvoir. Lorsqu’une personne connue, disposant d’un statut, d’une visibilité et d’un accès à des opportunités, sollicite des nudes depuis son compte officiel, elle mobilise implicitement tout ce que ce compte représente : reconnaissance, validation, proximité avec un univers perçu comme inaccessible. La pression n’a pas besoin d’être formulée pour exister car elle est structurelle. Et plus l’écart d’âge, d’expérience ou de position est grand, plus ce déséquilibre devient problématique. Ce genre de pratiques ne relève pas de la culture club ni d’un prétendu esprit libre de la scène, mais d’un abus d’influence qui peut laisser des traces profondes chez celles qui le subissent.
Dans ce contexte, il est impossible de ne pas évoquer les affaires qui ont secoué la scène, notamment ce que beaucoup appellent le “Steergate”. Si certains médias ou structures choisissent de ne pas commenter publiquement certains éléments, c’est pour des raisons juridiques sérieuses et parce que des procédures peuvent être en cours ; le silence public ne signifie pas que rien ne se passe. En revanche, ce que ces affaires ont mis en lumière, c’est l’ampleur d’un système où des comportements déplacés ont été tolérés, minimisés ou protégés pendant trop longtemps. Si tu as été victime, témoin ou si tu te reconnais dans ces situations, que ce soit des pressions, des demandes de photos, des propositions ambiguës ou plus grave, il existe des espaces pour en parler en sécurité. Tu peux te tourner vers la page metoodjs, qui recueille et relaie et oriente les victimes vers des professionell-es (avocates, psy, écoute…) afin que ces victimes dans la scène musicale ne se sentent plus isolées ni réduites au silence.
Alors, fais toi un compte perso, et essaye d’avoir une meilleure estime de toi même et de te faire apprécier pour toi plutôt que pour ton statut.

