
Dans la musique électronique, on aime croire que le dancefloor est un espace de sécurité, où personne ne nous regarde,on y laisse les étiquettes au vestiaire, on s’abandonne au son. C’est pas totalement faux non plus et c’est pour ça qu’on y retourne. Mais derrière les platines comme sur les affiches, une vieille hiérarchie continue de travailler la scène : celle de la visibilité. Qui est cadré, qui est cru, qui est célébré. Et surtout : qui a le droit de vieillir en restant enviable et légitime?
Si vieillir est un sujet pour tout le monde, vieillir en tant que femme DJ c’est plus délicat. Et ça dit encore quelque chose de notre vision actuelle de l’industrie musicale et de ce qui est bankable ou non.
La longévité peut être un capital immense, tu as réussi à tenir dans une industrie toujours plus concurrentielle, à travers les décennies. On célèbre Jeff Mills, Laurent Garnier, Sven vath … ils sont des pionniers, des maestros ! Mais quand on pense à des pionnières âgées de plus de 50 ans, ou sont-elles ? Ellen Allien, Dj Paulette, Kelly Hand, tout de suite ça devient plus niche. Ce n’est pas une questions de talent ou même de followers : c’est une question de mise en récit.
Chez les hommes, l’âge se transforme plus facilement en prestige : l’aura, l’expertise, la légende. Chez les femmes, il se transforme plus en contrainte, il faut rester visible, prouver qu’on a encore sa place. Pour comprendre ce décalage, un concept venu du cinéma éclaire étrangement bien ce point : le male gaze.
Le male gaze : pas qu’au cinéma
Dans son usage courant, le “male gaze” désigne un mode d’objectification qui met les femmes en spectacle, les érotise et les réduit à une fonction “ornementale”. Mais en réalité le concept circule aujourd’hui dans des univers très variés même s’ il est ici simplifié. Bien sûr il ne s’agit pas ici de calquer un concept sociologique complexe pour défendre une idée mais de pointer un mécanisme récurrent quand on parle de femmes exposées de quelque manière que ce soit.
Si les femmes plus âgées sont moins reconnues, moins exposées, moins célébrées c’est parce qu’on les jugent aussi comme moins désirables, moins crédibles, moins légitimes. L’image est devenue si importante dans le Djing de nos jours qu’être virtuose de la musique électronique ne suffit plus. Il faut rester sexy et jeune sous peine d’être perçue comme négligée, mais pas trop sinon on est juste incompétentes, et booké parce qu’on est belle.

Ce n’est pas que ces femmes ont disparu ou qu’elles sont moins talentueuses, c’est qu’on en parle moins ou différemment à carrière égales. La lexicologie n’est aussi pas la même : “We don’t really have a concept of what an ageing woman genius is… women don’t get to be legends.” nous rappelle avec justesse The Blessed Madonna sur Dj Mag.
Si on veut importer le male gaze dans la musique électronique, ce n’est pas pour plaquer un mot-valise, mais pour le traiter comme ce qu’il décrit au fond : un régime de visibilité.
Le regard
Ce n’est plus seulement une affaire de caméra, ce sont les photos promo, les aftermovies, les captations de sets, les reels, les portraits presse. Le regard du public dans la salle, mais aussi l’audience en ligne. Et aujourd’hui, ce regard est mesuré par des vues, des likes, des commentaires, des partages. La réception devient permanente, et la pression esthétique liée à l’âge (ou non) aussi.
Bookers, promoteurs, agents, médias, labels : ceux qui construisent un récit sont aussi responsables du manque de parité de cette industrie, de l’âgisme de cette industrie …
Le regard est devenu économique. Le mâle gaze, dans la club culture, n’est donc pas seulement une affaire de “mecs qui regardent des femmes”. Ce sont les hommes avec du pouvoir qui décident quelles femmes seront regardées, pour combien de temps. Un ensemble de décisions, d’images et de récits qui fait exister certaines carrières plus que d’autres. Et bien sûr que les femmes aujourd’hui en sont dépendantes malgré elles.
Des légendes qui ne sont pas dans l’histoire
Il est certain que ceux qui ont le pouvoir de nommer, de désigner sont ceux qui fabriquent la postérité. DJ Mag pointe un mécanisme plus insidieux que le harcèlement ou les critiques que peuvent subir les femmes. A mesure qu’elles vieillissent ou se retirent, les femmes DJs, productrices sont plus souvent effacées des récits, là où les hommes restent plus facilement “dans la légende” (ça c’est un phénomène global, femmes scientifiques, femmes artistes …)
moins de récits sur les femmes ⇒ moins de modèles visibles,
moins de modèles ⇒ moins d’évidence au moment de programmer,
moins de programmation ⇒ moins d’archives,
moins d’archives ⇒ moins de “légendes”.
Autrement dit, ce n’est pas seulement une question de talent. C’est une question d’infrastructure culturelle.
On nous oppose souvent un prétendu « avantage”, les femmes seraient moins nombreuses dans la scène, donc il leur serait plus facile de se faire une place, plus facile de s’implanter dans un style particulier. Comme si la rareté équivalait au privilège. Bien sûr cette opinion est faite pour être débbatue, si vous êtes programmateur.euse, Dj /producteur.ice, faites nous part de votre analyse, surtout s’il elle va à l’encontre de la nôtre de elle est précieuse.

Si les femmes sont moins présentes sur les lineups, ce n’est pas parce qu’elles sont rares par nature, mais parce qu’on leur laisse historiquement moins d’espace. Être moins nombreuses ne signifie pas être favorisées, cela signifie être sélectionnées, tolérées, parfois instrumentalisées. Le token remplace la diversité, une femme suffit à cocher une case, à rassurer, à afficher une façade progressiste, sans remettre en cause les équilibres de pouvoir. En 2026, il n’y a pas « pas assez de femmes » pour programmer autrement, ll y a assez de DJs, de productrices, de selectors à tous les âges. Dire que les femmes seraient privilégiées parce qu’elles sont moins nombreuses revient à inverser le problème. C’est à dire que ce n’est pas la minorité qui crée l’avantage, c’est l’accès réel aux opportunités. Et cet accès reste profondément inégal aujourd’hui surtout si on l’envisage dans une perspective intersectionnelle : genre, ethnie, âge, milieu social.
Nous sommes tous une part du système et donc une part de la solution. C’est une chaîne de choix. Ce qu’on filme, ce qu’on like, ce qu’on commente, ce qu’on partage. Les artistes qu’on cite, qu’on invite, qu’un célèbre. Les histoires qu’on raconte et celles qu’on laisse mourir faute de relais. Si l’âge devient prestige chez les hommes et effacement chez les femmes, alors il faut leur redonner le pouvoir qu’elles méritent dans la longue histoire des musiques électroniques. Et surtout, ne pas oublier les générations à venir.

