Pourquoi tout le monde veut être payé à faire la fête ?

Il n’a jamais été aussi simple de s’autoproclamer acteur-ice de la nuit.
En quelques années, la scène électro a vu apparaître une multiplication de collectifs, de DJs, de micro-médias, de programmateurs improvisés, de curateurs instagram, d’organisateurs de soirées, d’agences de booking et de management parfois montées en quelques semaines, souvent sans formation, sans cadre, sans transmission réelle.

Ce phénomène n’est pas une anomalie car il est le produit direct d’un milieu historiquement fondé sur le DIY, l’autonomie, la débrouille, et d’outils numériques qui ont fait sauter presque toutes les barrières à l’entrée. Aujourd’hui, une page insta, une billetterie en ligne et quelques connexions suffisent à se déclarer “projet”, “collectif”, “média” ou “plateforme”.

Et sur le papier, cela pourrait être une excellente nouvelle. Une scène plus ouverte, plus horizontale ou moins verrouillée par les institutions traditionnelles.

Mais cette ouverture massive a aussi produit des choses un peu plus problématiques : un monde où l’amateurisme est devenu la norme, et où la responsabilité n’a pas suivi la vitesse de l’accès.

La nuit n’est pas un terrain neutre

La nuit n’est pas simplement un décor festif.
De nombreux travaux en sociologie urbaine et en études culturelles, notamment ceux autour des économies nocturnes et des cultures club, montrent que la nuit crée ses propres rapports de force. Elle concentre le pouvoir dans des espaces réduits, où l’accès, la visibilité et la reconnaissance deviennent des monnaies extrêmement précieuses.

Qui décide qui entre dans un club.
Qui décide qui joue, à quelle heure, sur quelle scène.
Qui décide quels artistes sont mis en avant, relayés, invités.
Qui décide quel son mérite d’être entendu et lequel restera invisible.

Sarah Thornton – Club Cultures: Music, Media and Subcultural Capital (1995)
« Les cultures club fonctionnent à travers des hiérarchies informelles où l’accès, le goût et la visibilité deviennent des formes de capital. »

Ces décisions ne sont jamais anodines car elles façonnent des trajectoires, construisent ou détruisent des carrières, en gros, elles influencent des esthétiques entières. Et pourtant, elles sont de plus en plus prises par des personnes qui n’ont ni formation, ni cadre éthique, ni conscience claire de l’impact de leur position.

La nuit produit ainsi ses propres figures d’autorité. Des rois et reines de la nuit, parfois très jeunes, parfois très exposés, souvent grisés par une forme de pouvoir informel qui ne dit pas son nom. Dans un contexte où le travail se mêle à la fête, où les décisions se prennent entre deux verres, où les frontières entre relation professionnelle, amicale ou affective sont floues, ces positions deviennent particulièrement sensibles.

La recherche l’a montré : dans des environnements festifs, l’asymétrie de pouvoir est accentuée par la fatigue, la consommation de substances, la pression sociale et la rareté des opportunités. Ce n’est pas une question de “mauvaises intentions”, mais de structure.

Ben Malbon – Clubbing: Dancing, Ecstasy and Vitality (1999)
« Dans les espaces club, les frontières entre le travail, le plaisir et l’identité deviennent floues, produisant des relations sociales intenses mais fragiles. »

Quand l’absence de formation devient un risque

Le problème n’est pas que des personnes non diplômées investissent la scène.
La musique électronique s’est construite en dehors des écoles, des conservatoires et des institutions culturelles classiques. L’autodidaxie est une richesse.

Mais l’absence totale de formation minimale devient un problème quand elle touche à des métiers qui impliquent la sécurité, la santé mentale, la gestion de conflits, la RDR, la médiation, la communication publique ou la responsabilité économique.

Des médias sans aucune déontologie journalistique, qui confondent critique, promotion et règlement de comptes personnels.
Des managers débutants qui engagent leurs artistes dans des contrats déséquilibrés, brûlent des relations professionnelles ou les surexposent trop tôt.
Des organisateurs qui ne savent pas gérer une agression, une overdose, un malaise, un conflit grave sur un dancefloor.
Des collectifs qui reproduisent, parfois sans s’en rendre compte, des logiques sexistes, racistes ou validistes qu’ils prétendent combattre.

Dans un milieu sans règles écrites, la compétence devient la seule protection réelle. Et quand elle fait défaut, ce sont toujours les mêmes qui paient le prix : les artistes précaires, les publics vulnérables, les personnes minorisées.

Phil Hadfield – Nightlife and Crime (2006)
« Les économies nocturnes concentrent le pouvoir entre les mains de quelques acteurs, souvent dans des contextes d’intoxication, de fatigue et de régulation faible. »

L’argent, la visibilité, et l’illusion du métier-rêve

Pourquoi, alors, cette obsession à vouloir être payé à faire la fête ?

Il serait hypocrite de nier les raisons économiques. La scène électronique est aujourd’hui une industrie mondiale qui génère des milliards. Certaines trajectoires peuvent être extrêmement lucratives. La visibilité apporte du capital symbolique, social, parfois financier. Et oui, ces activités demandent du temps, de l’énergie, du travail réel.

Mais en creusant, on découvre souvent des stratégies hybrides, rarement assumées comme telles.

Des créateurs de contenu qui utilisent leur audience pour accéder à des bookings.
Des médias qui existent surtout pour obtenir des accès gratuits, des voyages, des invitations.
Des orgas qui programment leurs propres artistes, eux-mêmes ou leurs proches (C’est parfois justifié, parfois pas du tout). 

David Hesmondhalgh – The Cultural Industries (2019)
« La précarité et le travail informel sont souvent romantisés dans les industries culturelles, masquant les risques réels tant pour les travailleur·euses que pour les publics. »

La confusion des rôles n’est pas nouvelle dans la scène électronique. Elle a toujours existé, parfois de manière vertueuse. Mais à cette échelle, elle devient systémique. Et quand chacun utilise sa position pour servir un intérêt personnel, la fête se transforme en marché de placement.

Angela McRobbie – Be Creative: Making a Living in the New Culture Industries (2016)
« Les rôles multiples dans les scènes créatives sont souvent présentés comme une forme d’émancipation, mais conduisent fréquemment à l’auto-exploitation et à une dilution des responsabilités. »

La solution n’est pas de fermer les portes, ni de professionnaliser brutalement un milieu qui se nourrit d’expérimentation et de chaos.

Mais une piste apparaît de plus en plus clairement : celle d’une professionnalisation partielle, choisie, consciente.

Former sans normaliser, structurer sans aseptiser et transmettre sans exclure.

Cela peut passer par des formations accessibles en RDR, en gestion de conflits, en éthique médiatique, en bases contractuelles. Par des chartes réellement appliquées. Par une reconnaissance claire des rôles et des limites. Par l’acceptation que tout le monde ne peut pas tout faire en même temps.

Eviter l’urgence permanente permet souvent d’éviter l’abandon progressif des valeurs. Ralentir n’est pas disparaître et dire non à certaines opportunités ne revient pas à se marginaliser.

Howard Becker – Art Worlds (1982)
« Les mondes de l’art ne fonctionnent ni grâce à une liberté totale ni à des règles strictes, mais grâce à des conventions partagées qui rendent la coopération possible. »

Pourquoi la nuit continue de faire rêver

Si tant de personnes veulent vivre de la fête, c’est aussi parce que la nuit reste un espace de projection rare.
Un lieu où l’on croit encore possible de créer du sens, du collectif, du lien. Un endroit où le monde semble, l’espace de quelques heures, moins normé.

Mais ce rêve ne peut survivre que si la fête cesse d’être uniquement un tremplin individuel.
La nuit n’est pas un décor. Elle est un espace partagé.

Et être payé à faire la fête ne devrait jamais signifier ne plus répondre de ce que l’on fait aux autres.

Gill Valentine – Public Space and the Culture of Fear (2008)
« Les espaces qui paraissent informels ou libres reposent souvent sur des formes invisibles de régulation pour rester sûrs. »