Les codes et les comportements du mainstream envahissent notre scène. Le but n’est pas de faire une généralité de comportements qui, on l’espère, restent des exceptions. Il n’en est pas moins que certaines observations peuvent être faites sur le comportement des artistes qui ont un peu pris le melon. Hormis les derniers scandales de VSS qui en disent assez long sur la tendance, il demeure aussi des attitudes qui ne sont pas condamnables par la loi certes, mais restent insupportables et surtout affectent notre scène, ses valeurs et ceux qui la font vivre. La techno, c’est un échappatoire aux clubs commerciaux, aux ego trips. C’est bien plus que des soirées, qu’un style musical, c’est aussi des gens, une communauté, un refuge avec des codes d’égalité. Pourtant, les codes du star-system ont progressivement infiltré une scène qui s’était construite contre eux.

Certains comportements m’interrogent (un peu plus que ça même) : mépris du staff, exigences absurdes (coucou les riders délirants), rapports humains déséquilibrés, dégradation du matériel et j’en passe. Comment une scène pensée pour faire disparaître les egos a-t-elle fabriqué des intouchables ?

Le problème n’est évidemment pas le succès en lui-même. Le problème, c’est peut-être ce qui l’accompagne. Le produit n’est plus simplement de la musique, le/la DJ se vend aussi. Alors oui, ce n’est pas facile, mais ce qui l’est encore moins, c’est de devoir supporter quelqu’un qui pense que tout lui est dû et que les autres acteurs de l’industrie sont des sbires. On a tous assisté directement ou par le biais des réseaux à des comportements choquants, inappropriés, des histoires et des bruits de couloir sur les noms à blacklister tant ils sont imbuvables (bah oui carrément).

Ego product ?

Alors oui, il y a plein de circonstances qui peuvent expliquer un mauvais comportement ponctuel, et ça arrive à tout le monde : les tournées, la fatigue, la pression aussi, l’envie de bien faire et d’être dans de bonnes conditions. Tous ces facteurs qui englobent la santé mentale de l’artiste, qui, on le rappelle, ne doit absolument pas être négligée. Une fois de temps en temps, ça arrive à tout le monde. Mais constamment ?

On sait aussi que dans ce milieu comme partout, les nouvelles vont vite, et ce comportement, mesdames, messieurs les DJs, vous nuit. Et non, vous n’êtes pas des rockstars. Et en parlant de ça, les rockstars ne se sont pas toujours comportées comme des rockstars.

On en revient souvent à une logique plus large, liée aux mécanismes de l’industrie et à la manière dont la réussite se construit aujourd’hui. Mais réduire le problème d’ego à “l’argent” ou au développement financier de l’industrie serait une généralité. Bien sûr, les personnes les plus reconnues ou les plus riches ne sont pas forcément celles qui ont les plus gros egos, et inversement. Il existe des artistes profondément humains malgré leur succès, comme il existe des comportements toxiques à des échelles beaucoup plus modestes.

Le problème semble plutôt venir d’un système qui valorise de plus en plus la visibilité, l’image et la performance individuelle, au point de parfois encourager certaines dérives narcissiques. Mais comme toujours, il y a des bonnes et des mauvaises personnes partout, indépendamment du niveau de réussite ou des moyens financiers.

Mais il faut aussi souligner que quand c’est plus niche, qu’il y a peu ou pas d’argent en jeu, c’est beaucoup moins facile d’être médisant et de mal se comporter, parce que le pouvoir se situe dans la périphérie. Les artistes dépendent de ceux qui veulent bien les suivre et prendre le risque de les programmer, de les supporter pour quelques pièces de denier et par passion. Là, les rapports humains restent souvent plus horizontaux. Mais quand le pouvoir et l’argent sont au centre, avec la célébrité, de suite, souvent, l’ego prend le dessus. Tout devient stratégie de visibilité, compétition, parfois même l’authenticité. Et forcément, quand l’ego devient un outil économique, les comportements suivent.

À force d’être constamment validé, applaudi et attendu, certains finissent par se croire au-dessus des autres. Plus personne n’ose dire non. Plus personne n’ose recadrer un comportement déplacé parce qu’il y a trop d’argent, trop d’influence ou trop de visibilité en jeu. Alors tout le monde encaisse pour rester pro : les équipes techniques, les attaché.es de presse, les photographes, les médias, les festivals, les clubs. Toute cette armée invisible qui fait tourner la scène aussi, on le rappelle.

Redonnons un peu de respect “aux petites mains”

Parce qu’au fond, sans elles, il n’y a pas de scène. Pas de son. Pas de lumière. Pas de sécurité. Pas de communication. Pas d’aftermovie Instagram à 200k vues. Pas de set “incroyable” si personne n’a monté, réglé, nettoyé, accueilli, conduit, câblé, porté, rassuré, réparé derrière. Donc a minima, sans même redonner du pouvoir, donnons-leur du respect.

On romantise beaucoup la figure du DJ “solitaire”. Le génie derrière les platines. Mais la vérité, c’est qu’un artiste qui tourne beaucoup, surtout aujourd’hui, c’est une petite entreprise. Et comme dans toutes les industries, quand le haut de la pyramide devient intouchable, ceux d’en bas trinquent. Toujours.

Le problème, c’est aussi notre tolérance collective. On excuse trop parce que “c’est un gros nom”. On accepte des comportements qu’on refuserait immédiatement chez n’importe qui d’autre. On normalise le mépris sous prétexte de talent. Et surtout, il faut arrêter avec ce mythe du/de la génie ingérable qu’il faut babysitter.

La plupart des artistes respectés sur la durée sont justement ceux qui respectent les gens autour d’eux. Ce n’est pas un hasard si énormément de techniciens, programmateurs ou orgas disent la même chose : les vrais grands noms sont souvent les plus simples humainement. Ils savent d’où ils viennent.

La scène électronique est née dans des espaces marginaux. Portée par des communautés queer, noires, ouvrières, alternatives. Pas par des logiques de domination ou de starification. L’idée de départ, c’était justement de faire collectif. De dissoudre l’ego dans le dancefloor. Pas de recréer les mêmes rapports de pouvoir que partout ailleurs.

Donc oui, il faut mettre des limites. Arrêter de sanctifier certains artistes. Valoriser les travailleurs invisibles de l’industrie, parce qu’être respectueux.se et humble ne vous rendra pas moins talentueux.se.

crédit photo : Envato Elements