
Hot Take : L’échange culturel à sens unique de la scène électronique
Depuis l’expansion de la techno/house à l’échelle mondiale, les line-ups occidentaux se sont élargis géographiquement. Inde, Colombie, Mexique, Brésil, Pérou, « Asie », Afrique du Sud. Les DJs européens et nord-américains multiplient les dates dans le Sud global, racontent leurs tournées comme des expériences transformatrices et documentent ces déplacements à grand renfort d’images spectaculaires et de récits spirituels. Le discours est désormais familier, fait d’ouverture, de connexion et de curiosité culturelle.Mais cet élargissement apparent masque un déséquilibre persistant. Lorsque l’on observe les circulations dans l’autre sens, le mouvement se ralentit, parfois jusqu’à l’arrêt. Les artistes issus de ces scènes restent largement absents des programmations européennes et nord-américaines, ou n’y apparaissent que de manière marginale. Ils sont rarement invités aux mêmes horaires, dans les mêmes conditions, avec les mêmes moyens que leurs homologues occidentaux. L’échange existe, mais il est loin d’être réciproque.Les scènes du Sud global continuent ainsi d’être perçues comme des territoires à investir plutôt que comme des pôles créatifs capables d’exporter leurs artistes sur un pied d’égalité. Elles deviennent des contextes, des décors, des publics, parfois des marchés émergents, mais rarement des centres. On y joue, on y capte de l’énergie, on y consolide une image internationale, sans que cela se traduise systématiquement par une reconnaissance structurelle de celles et ceux qui y produisent la musique au quotidien.L’affaire Dekmantel de 2019 a cristallisé ce malaise. Cette année là, le festival d’Amsterdam annonçait un lineup de plus de 100 artistes sans inclure un seul DJ basé en Amérique latine, alors même que le festival multipliait les éditions et collaborations dans la région. La réaction de l’artiste Valesuchi, chilienne installée au Brésil, ne dénonçait pas un simple oubli, mais un problème de perspective. Comment continuer à parler d’échange culturel lorsque la reconnaissance s’arrête aux frontières européennes, et que les relations construites ailleurs ne se reflètent pas dans les événements centraux ?Ce déséquilibre n’est pas uniquement géographique. Il renvoie à une logique plus large de centralisation et de hiérarchisation des scènes, que l’on retrouve aussi à l’intérieur même des pays occidentaux. Les réactions suscitées par notre enquête sur les DJs de province, largement sous représentés dans les programmations parisiennes malgré des scènes locales actives et innovantes, vont dans le même sens. Là encore, la circulation est entravée par des centres de pouvoir, de visibilité et de légitimité qui reproduisent les mêmes mécanismes d’exclusion, simplement à une autre échelle.Dans tous ces cas, programmer un artiste déjà identifié comme central est perçu comme un choix sûr. Le public est supposé acquis, les algorithmes rassurent et la narration est maîtrisée. À l’inverse, inviter un DJ issu d’une scène considérée comme périphérique, qu’elle soit géographique ou symbolique, implique un effort réel. Il faut sortir des automatismes, accepter une prise de risque artistique et parfois pédagogique, et surtout remettre en question les critères implicites de légitimité.Il ne s’agit pas de pointer du doigt les DJs qui tournent à l’international, ni de nier la réalité des échanges humains et artistiques qui se produisent sur le terrain. Le problème est structurel. Il concerne les programmateurs, les festivals, les agences et l’ensemble des acteurs qui organisent la circulation des artistes et définissent ce qui mérite d’être vu, entendu et exporté.La question reste donc la même, qu’il s’agisse du Sud global ou des scènes locales éloignées des capitales culturelles. À partir de quel moment parle-t-on réellement d’échange ? Quand les artistes pourront circuler aussi librement que les publics auxquels on s’adresse. Quand leur musique cessera d’être un simple décor (hello Tulum) pour devenir un point de référence. Quand la curiosité ne fonctionnera plus à sens unique.Sans cela, la mondialisation culturelle revendiquée par la scène électronique continuera à ressembler à de la colonisation qui continue de reproduire des logiques de centre et de périphérie que cette scène prétend pourtant avoir dépassées.
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