
À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, la question du financement est au cœur des discussions pour les acteurs des musiques électroniques. Précarité économique, dépendance aux financements publics, incertitudes sur l’avenir de l’audiovisuel. Plusieurs propositions défendues par le RN interrogent directement l’avenir de la création indépendante.
Aujourd’hui, faire vivre la culture est déjà un défi. À l’aube de l’élection présidentielle de 2027, il est essentiel, indispensable, immensément important de s’interroger sur l’avenir des structures et des professionnels qui contribuent à la richesse des musiques en France, mais aussi de tous les autres domaines artistiques qui font partie de notre patrimoine.
Les difficultés économiques du secteur culturel (médias, labels, agences, production) sont déjà installées depuis plusieurs années et les modèles économiques de chacun d’entre eux ont énormément changé pour pouvoir s’adapter. Mais les orientations politiques défendues par l’extrême droite, notamment sur le financement de l’audiovisuel (qui aura un effet conséquent sur l’industrie musicale), nous invitent à mesurer sérieusement ce qui pourrait changer.
La musique, tout comme le cinéma, est un patrimoine vivant. Elle participe à la construction de nos identités collectives, raconte nos sociétés et ne doit pas être reléguée au dernier plan. Face à l’urgence climatique, à la crise économique et à la crise des services publics, ce n’est évidemment pas la première priorité, en toute logique. Mais devant l’avancée dangereuse et phénoménale des outils d’intelligence artificielle, oublier la musique, oublier la culture, oublier le cinéma et ne plus soutenir les artistes et leur indépendance reviendrait à nous effacer pour de bon, et surtout à laisser place à un danger bien plus grand.
Le CNC : une économie indépendante de création en danger
Le 21 novembre 2025, un amendement déposé par le député du Rassemblement national Matthias Renault a été rejeté à l’Assemblée nationale. Son objectif était de supprimer l’affectation des taxes au Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), en vue de supprimer l’établissement et de réorienter son soutien.
Pour rappel : Le CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée) est principalement financé par 3 taxes affectées :
1. La TSA (Taxe spéciale additionnelle) : prélevée sur le prix des billets de cinéma.
2. La TST (Taxe sur les services de télévision) : prélevée sur les recettes des éditeurs et distributeurs de services de télévision.
3. La TSV (Taxe sur la diffusion en vidéo physique et en ligne) : prélevée notamment sur la vente et la location de vidéos ainsi que sur les services de vidéo à la demande (Netflix, Disney+, etc.).
Dans son exposé des motifs, le député dénonçait des projets jugés « idéologiquement orientés » (tiens donc ?) et proposait que 50 % des recettes concernées puissent continuer à financer des productions considérées comme « intéressantes et rentables » (tiens donc ?).
Le CNC soutient le cinéma, mais aussi la création audiovisuelle, notamment les clips musicaux et quelques productions indépendantes. Ces dispositifs permettent de financer des projets qui font vivre toute une chaîne de professionnels, c’est-à-dire des réalisateurs, des techniciens, des monteurs, des ingénieurs du son ou encore des producteurs. Mais que restera-t-il de ces créations si la rentabilité devient le principal critère de financement ? Les productions commerciales, déjà capables d’attirer des investisseurs, pourraient être favorisées au détriment des artistes émergents et des scènes underground, dont la richesse culturelle ne se mesure pas en recettes.
Ce texte n’a pas été adopté. Mais voici un exemple concret de la politique culturelle défendue par une partie du groupe parlementaire RN, qui aura évidemment davantage de pouvoir si le parti passe en 2027. Mais ça, ce n’est que la partie palpable du potentiel problème.
L’histoire nous a déjà montré à quel point la culture pouvait devenir un instrument de propagande lorsqu’elle se retrouvait sous l’autorité d’un pouvoir politique qui a tout à gagner à modifier les perceptions du peuple.
Petit point historique : dans les années 1930, l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste ont utilisé le cinéma et la musique pour diffuser leurs idéologies, jusqu’à instrumentaliser la Mostra de Venise en 1938. Sans prétendre comparer les situations, nous ne sommes pas à la même époque, nous ne sommes pas officiellement en guerre. Mais nous vivons une guerre idéologique que beaucoup peinent encore à voir, et certaines similitudes doivent alerter les consciences de chacun.
Celui qui contrôle, même partiellement, la direction des financements et les conditions de production et diffusion peut aussi peser sur les récits que la société est amenée à entendre. Qui déciderait de ce qui mérite d’être financé, et selon quels critères ?
Le Centre national de la musique : une autre institution dans le viseur
Et ce n’est pas seulement le cinéma et l’audiovisuel qui sont concernés. Le 21 novembre 2025, un autre amendement, déposé cette fois par le député RN Jean-Philippe Tanguy, proposait de supprimer la taxe sur le streaming musical, qui contribue au financement du Centre national de la musique (CNM). Dans son exposé des motifs, le parti demandait explicitement la suppression de cet établissement…
Le CNM soutient pourtant toute une filière : production musicale, labels, festivals, salles de concerts, développement international et accompagnement d’artistes. En 2026, ce sont 113,5 millions d’euros en faveur du secteur musical. Un soutien parfois vital pour certaines structures indépendantes.
À Paris, le Trabendo Petit Bain , le Hasard Ludique ou encore la Flèche d’Or figurent parmi les bénéficiaires d’aides attribuées dans le cadre du partenariat entre le CNM et la Ville de Paris. Ces soutiens permettent justement d’encourager la prise de risque artistique, de programmer des artistes émergents et de préserver des emplois culturels. Une remise en cause de ces dispositifs pourrait donc toucher directement les lieux qui font vivre les musiques alternatives et électroniques.
La proposition du RN, rejetée par l’Assemblée, était défendue au nom du pouvoir d’achat et de la baisse de la fiscalité. Mais dans ce cas, comment compenser la disparition de ces ressources pour les acteurs qui en dépendent ?

Médias et audiovisuel : l’indépendance éditoriale menacée
Le RN défend également la privatisation de France Télévisions et de Radio France, ainsi qu’une réduction des aides publiques à la presse. Dans son contre-budget présenté en octobre 2026, le parti prévoit de ramener la dotation de l’audiovisuel public d’environ 3,8 milliards d’euros à 300 millions en 2028.
Pour les médias culturels, la révision de ce budget va engendrer encore plus de questionnements concernant la place accordée aux contenus moins rentables, un phénomène déjà plus que présent aujourd’hui, d’autant plus que certains médias ne sont pas aidés du tout. Les conséquences sont simples : une dépendance aux revenus commerciaux et donc un basculement dans un système uniquement financé par ceux-ci, ce qui est déjà le cas pour beaucoup de médias spécialisés. Ce n’est pas une accusation morale, c’est le constat que l’économie des médias a changé et que beaucoup sont contraints à l’adaptation.
Concernant la privatisation, elle pourrait conduire à une orientation idéologique, dans le pire des cas. Dans le meilleur des cas, la conséquence indirecte est tout simplement l’appauvrissement de la culture et surtout des contre-cultures, secteurs, on le rappelle, déjà précaires. Une scène underground n’a pas besoin d’être rentable, consensuelle ou politiquement confortable pour avoir une valeur culturelle. Sans cet espace de liberté, comment faire émerger les mouvements musicaux de demain ?
La réduction des espaces et la répression : une politique déjà lancée
C’est aussi la liberté d’organiser et de faire vivre les cultures alternatives qui est en jeu. Récemment, l’Assemblée nationale a adopté la loi RIPOST, comme nous le savons toutes et tous. Une mesure soutenue par les députés du Rassemblement national ayant participé au vote, évidemment.
Le 18 août 2026, le député apparenté RN Eddy Casterman qualifiait les rave-parties d’« entreprise de délinquants », lors des débats. Une politique et une façon de mépriser ces cultures directement empruntées à l’Italie de Meloni. Quelle suite pour notre culture ?
La musique électronique menacée
Ceci étant dit, il serait un peu simple d’attribuer toutes les difficultés à venir du secteur à un seul parti politique qui n’est pas encore élu, de surcroît. Les restrictions budgétaires, la concentration économique et la précarisation des métiers culturels sont déjà des réalités bien installées par les partis qui l’ont précédé.
Mais les propositions défendues par le RN devraient engager un sursaut collectif, pas seulement pour la culture, d’ailleurs. Combien d’emplois, combien de projets seront sacrifiés ? Quel sera le filet de sécurité des créatifs ? Quelle place sera accordée à l’art qui n’est pas conventionnel ? On ne peut que faire des plans sur la comète, mais on ne pourra pas dire qu’on ne savait pas.
Aimer l’art, aimer la musique, c’est aussi s’interroger sur les conditions matérielles qui permettent à ces scènes d’exister. Sur les conséquences de leur potentielle disparition, sur les motivations de chacun à utiliser ou à supprimer une forme d’art contre-culturelle. Et sur celles et ceux qui continueront à pouvoir en vivre.
Maintenant une autre question demeure aussi : pour les organismes dépendants de financements publics, comment les soutenir alors que notre économie est déjà en péril ? Comment sauver la culture quand le pays est au plus bas ?

