
On adore le récit de l’artiste fauché qui finit par percer à force de travail, de nuits blanches et de débrouille dans une scène indépendante. Ce récit existe encore. Il a surtout longtemps servi de colonne vertébrale à la culture électronique, mais aujourd’hui il n’est plus vraiment d’actualité. On a déjà parlé de privilèges et d’ascensions express avec les influ-DJs. Cette fois, le sujet est plus large : les nepo babies, les héritages familiaux, les réseaux et tous les avantages qui permettent à certains de commencer la course bien, bien en avance.
La musique électronique aime se raconter comme une méritocratie où la possibilité de passer de sa chambre aux plus grandes scènes du monde uniquement par prodige est fantasmée (lol). Même s’il y a bien sûr des exceptions, derrière vos DJs préférés se cachent parfois des noms de famille qu’on n’avait pas remarqués, des réseaux déjà établis, des fortunes et des rencontres décisives. En d’autres termes : un accès privilégié à une industrie qui prétend encore récompenser uniquement le mérite et l’originalité. Alors, dans une scène historiquement construite par des outsiders, que reste-t-il vraiment du mythe de la méritocratie ? Absolument rien, puisqu’on vous le dit, elle n’existe plus, et ce dans n’importe quel secteur qui brasse un peu d’argent.
Commençons par appeler les choses par leur nom. Le népotisme, ce n’est pas qu’« avoir des parents connus ». C’est profiter, directement ou indirectement, d’un nom, d’un réseau, d’un carnet d’adresses, d’un accès que d’autres n’auront peut-être jamais. Cela ne veut pas dire que l’artiste en question est dépourvu de talent, mais qu’il bénéficie d’un coup de pouce non négligeable dans l’industrie. Est-ce qu’on peut leur reprocher ? Peut-être pas. Est-ce qu’on peut le reprocher à l’industrie ? Certainement. En revanche, le nœud se situe lorsqu’on fait comme si ces privilèges n’existaient pas, qu’on les efface du récit présenté au public… voire du récit qu’on se présente à soi-même.
Capital économique, capital social, capital symbolique
Le terme népotisme à lui tout seul est même trop resserré. En réalité, il veut dire bien plus que ce que l’on pourrait croire. Il renferme une mécanique, selon nous, un peu grossière de « mon père décroche son téléphone, il connaît du monde et je suis booké ». Dans la réalité, et à mesure que l’industrie électronique grossit en influence, le népotisme est beaucoup plus subtil, beaucoup plus déguisé et surtout il n’est pas nommé comme tel. Il n’a même pas besoin d’être activé consciemment pour fonctionner.
Prenons le cas de Paloma Le Friant, fille de Bob Sinclar, qui construit aujourd’hui sa carrière de DJ. Son père insiste beaucoup sur le fait qu’elle se débrouille par elle-même. Il raconte qu’elle a souhaité s’éloigner de lui derrière les platines, mal à l’aise avec la notoriété qu’elle estimait ne pas avoir encore méritée. C’est tout à son honneur, on comprend bien la démarche et elle a aussi tout à fait le droit de vouloir faire de la musique. Mais, malgré elle, son cas est un exemple assez typique et actuel des privilèges indirects et parfois invisibles dans cette industrie.
Il y a d’abord le capital économique. Pas besoin que Bob Sinclar finance directement chaque platine, chaque billet d’avion ou chaque heure passée en studio pour comprendre que démarrer une carrière artistique depuis un environnement matériellement confortable n’est pas exactement la même chose que le faire lorsque chaque heure consacrée à la musique est une heure qui ne paie pas le loyer. Le véritable luxe, dans les carrières artistiques, ce n’est pas l’argent. C’est le temps accordé par l’argent. Le temps d’apprendre (qui plus est avec Bob Sinclar dans notre cas). Le temps de produire, le temps de se demander si c’est un loisir ou un métier… et surtout la sérénité.
Et puis il y a le capital culturel. Paloma raconte elle-même avoir grandi entre la mode et la musique, écoutant son père travailler en studio lorsqu’elle était enfant. Elle a grandi dans un univers où les DJs, les artistes, les clubs et l’industrie culturelle ne sont pas un monde abstrait. Elle est familière de tout ça, elle connaît les codes et surtout les gens importants la connaissent.
Quand votre père est Bob Sinclar, vous n’avez même pas besoin qu’il appelle quelqu’un. Les gens savent déjà qui vous êtes. D’autant plus qu’elle est médiatiquement connue, et on sait aussi toute l’importance démesurée des réseaux sociaux pour les DJs de nos jours, ce qui nous amène forcément au capital symbolique. Une légitimité héritée avant même le premier set. « La fille de Bob Sinclar devient DJ », les médias relaient l’info, même pas besoin d’une PR qui harcèle les médias pour un pauvre petit article sur une jeune DJ inconnue qui commence à mixer. Quand l’une doit créer de l’attention pendant peut-être des années pour espérer être vue, l’autre en possède une bonne partie avant même d’avoir commencé. Ce qui, on ne le nie pas, peut être compliqué pour les népos : les gens attendent beaucoup et les regards sont braqués sur eux, donc il y a une pression médiatique indéniable. Mais ce désagrément n’est RIEN comparé au privilège et à la légitimité accordés à un nom et à la crédibilité liée à cet héritage musical.
Cela ne garantit ni une carrière, ni du talent, ni le respect du public sur la durée. Mais cela garantit quelque chose de bien plus cher dans une industrie saturée : qu’on vous regarde au moins une première fois. C’est un véritable ticket d’or dans un monde dirigé par une économie de l’attention constante. En 2025, l’électro a gagné 558 millions de fans supplémentaires cumulés sur Spotify, Instagram, TikTok, YouTube et Facebook. Ça montre à quel point la bataille pour l’attention est devenue une composante du marché. Vous êtes connu, on vous booke car vous allez pouvoir aider à remplir le club, vous êtes un produit qui fonctionne et qu’on n’a pas à tester.
Le reconnaître ne retire rien au travail de Paloma. C’est toujours le même raccourci qui pourrit systématiquement cette conversation autour du népotisme, et ce dans n’importe quel domaine. Le privilège et le mérite ne sont pas incompatibles. On peut être talentueux et bénéficier d’un réseau. On peut mériter sa place et avoir eu beaucoup plus de chances de pouvoir essayer de l’atteindre. Ce n’est pas un crime, mais ça en dit aussi beaucoup sur l’évolution de notre industrie et sur les codes qui permettent aujourd’hui d’être acceptés. La seule critique qu’on peut formuler à l’égard des népos, c’est leur manque d’honnêteté envers eux-mêmes et envers le public. Ce qu’on leur demande, n’a rien de compliqué. On leur demande d’être honnêtes surtout conscients de ce qui leur ait accordé tout cuit sur un plateau. Une position bien située qui leur servirait d’autant plus car ils gagneraient en crédibilité. Ca d’abord, et ensuite d’arrêter d’accepter des gigs démesurés au bout de 6 mois de carrière. Et là peut-être, on pourra parler de démarrage intègre.

Le népotisme visible n’est pas égal au népotisme invisible
Paloma est un cas facile. On ne peut pas vraiment dire que c’est dissimulé, même si les enjeux ne sont pas vraiment assumés et surtout ce n’est pas un cas isolé. Il y en a d’autres que l’on connaît bien : pour n’en citer qu’un, et pas le plus petit, on a aussi Thomas Bangalter, moitié de Daft Punk, qui est le fils de Daniel Vangarde, producteur derrière Ottawan ou encore la Compagnie Créole. En 2001, Bangalter expliquait au Monde que son père avait notamment permis au duo de « décrypter cette industrie ». Daniel Vangarde intervenait aussi comme consultant sur certains projets de Daft Punk. On n’enlève rien au génie du duo et peut-être que sans ce coup de pouce, les Daft Punk auraient manqué à la French Touch… qui sait ?
Puis il y a ceux qu’on ne pourrait même pas qualifier de nepo babies mais qui ont pourtant bénéficié d’une aide considérable de leur entourage. Fred again n’est pas le fils d’un DJ connu. À 16 ans, un ami de sa famille l’emmène aux répétitions d’un groupe vocal chez Brian Eno. Il lui montre ensuite régulièrement ses productions. Deux ans plus tard, Eno lui propose de coproduire ses albums avec Karl Hyde d’Underworld. Fred again vient également d’une famille d’aristocrates anglais ce qui permet quand même un champs des possibles bien possible. Combien de producteurs de 16 ans peuvent faire écouter leurs premiers morceaux à Brian Eno ?
Le milieu se connaît très bien
À plus petite échelle, ce genre de phénomène est courant. Beaucoup d’opportunités passent encore par l’interconnaissance et le favoritisme. Le programmateur connaît un agent. L’agent connaît un artiste. Un ami vous présente à quelqu’un après une soirée. Rien de particulièrement occulte là-dedans, une industrie culturelle fonctionne aussi sur la confiance. Mais c’est ça, le vrai gatekeeping : c’est avant tout l’entre-soi.
Un réseau, ça prend du temps à construire, il faut sortir, se montrer, discuter, créer des liens… et encore faut-il être à l’aise avec ça. Ce n’est pas inné de savoir se présenter, prendre la parole, défendre son projet ou entrer facilement en contact avec des inconnus. Quand on grandit dans un milieu plus favorisé, on est souvent davantage exposé à ces codes sociaux : on apprend plus tôt comment parler à certaines personnes, comment se comporter dans certains espaces, comment créer du lien sans se sentir illégitime. Encore une fois, c’est un boulot d’image à plein temps et quand on travaille, on n’a pas la même énergie ni le temps pour pouvoir s’y consacrer, ou encore l’argent pour pouvoir payer quelqu’un qui s’y consacre.
Le discours DIY du petit producteur autodidacte qui s’est construit seul, c’est un peu comme la représentation des femmes dans la publicité… c’est une toute petite proportion de la réalité. Une carrière coûte du TEMPS. Elle implique des déplacements. Elle peut nécessiter de financer soi-même ses premières sorties ou sa communication. Il faut pouvoir absorber ces dépenses sans revenus. En fait, ça semble complexe de vivre du DJing en étant précaire. On le rappelle, l’enquête Technopol de 2022, menée auprès de plus de 1 200 répondants, indiquait que seuls 27 % des artistes interrogés bénéficiaient du régime de l’intermittence. Le ministère de la Culture reprend également un constat de cette étude : un tiers des artistes déclaraient avoir des difficultés à être payés.
Tout le monde peut mixer, oui, mais tout le monde ne peut pas devenir DJ. C’est un constat un peu déprimant, c’est certain, mais ça veut surtout dire que les règles du jeu ont changé (ça, on le savait), mais pas pour tous. Quelle est la conséquence de tout ça ? Un monde de plus en plus inaccessible et des trajectoires à succès (bien boostées) qui sont racontées comme des avènements entièrement fondés sur le mérite.
Le népotisme n’est qu’une sous-catégorie d’un phénomène bien plus important et complexe : celui du favoritisme relationnel.

