
On est le 24 avril, pré-opening de Amnesia Ibiza.
Back to the 90s. Pendant quelques heures, le temps semble suspendu je ne vis plus à la même époque. Je m’arrête un instant pour observer Sven Väth derrière les platines. Disque après disque, il manipule le vinyle avec une précision impressionnante. Une maîtrise calme, méthodique, un peu nébuleuse pour moi qui ne suis pas familiarisée avec l’objet “collector ». À ce moment-là, ça me fascine autant que la musique. Pour ma génération (genZ), le mix vinyle c’est plus une esthétique “à l’ancienne” que quelque chose qui est vraiment pratiqué par les DJs que je connais. On le voit davantage dans des archives pixélisées repostées sur TikTok que dans les clubs eux-mêmes. Pourtant, le vinyle semble partout revenir : dans les campagnes de communication, les festivals, les évènements “vynil only”. Le disque c’est le symbole d’une époque musicale qu’on regrette de ne pas avoir vécu (pour les plus jeunes d’entres-nous)
Il évoque aussi une certaine authenticité, la technique, la rareté. Jouer vinyle est perçu comme une garantie de crédibilité artistique, presque comme une preuve d’appartenance à une certaine idée du clubbing. Bref, ça fait partie de la culture club.
Petit point historique
Dans les années 70-80 les pionniers du Hip hop et de la house utilisaient les vinyles pour mixer mais aussi pour scratcher et looper. A ce moment-là, l’objet faisait partie intégrante du mix, sa matérialité contribuait à la sonorité d’un set. C’était aussi une vraie identité culturelle : chaque DJ avait sa collection de vinyles qui le définissait, soigneusement choisie pour sa rareté, ses pressages limités et ses éditions uniques. Il fallait passer des heures chaque semaine dans les disquaires à fouiller les bacs, chercher la perle rare, le test pressing pas encore sorti ou l’un des 300 exemplaires d’un disque que personne d’autre n’aurait. Ta sélection faisait partie de ton identité et de ta valeur derrière les platines.
Le vinyle régnait en maître sur l’industrie du Djing.
Avec l’avènement du CD et plus tard du DJing numérique, le vinyle a semblé perdre de son influence. L’objet n’a pas disparu, il est devenu objet de collection pour les mélomanes de musique électronique, mais ça leur était un peu réservé.

Dans les années 90, l’arrivée du CD marque un premier tournant. Les nouveaux lecteurs permettent aux DJs de transporter davantage de musique plus facilement, tout en conservant certaines fonctionnalités proches des platines classiques grâce au contrôle du pitch.
Pourtant, beaucoup restent fidèles au vinyle, notamment dans le hip-hop, où le scratch reste impossible sur CD. D’autres défendent aussi une certaine chaleur sonore de l’analogique ou refusent simplement d’abandonner une technique qu’ils considèrent comme l’essence même du métier.
Mais c’est surtout au début des années 2000 que le DJing bascule dans une “nouvelle ère”. Avec les premières Pioneer DJ CDJ, puis l’arrivée des logiciels comme Serato ou Traktor, le numérique transforme complètement la pratique. Télécharger de la musique devient plus simple, moins coûteux et infiniment plus rapide que constituer une collection de disques qu’il fallait s’arracher en shop et transporter partout pour un gig (la galère). Les clés USB remplacent donc progressivement les bacs à vinyles et les contrôleurs rendent le DJing accessible depuis une chambre.
Le DJing se démocratise alors massivement.
Mais cette démocratisation change aussi le rapport au vinyle. Peu à peu, le disque cesse d’être un standard de pratique pour devenir un objet culturel. Il conserve une aura particulière auprès des passionnés de musique électronique, des collectionneurs et des DJs attachés à une certaine idée “pure” du mix. Et aujourd’hui c’est la babyboom du vinyle. Ou plutôt, le retour de son image et de qu’il symbolise.
Dans une époque où le DJing numérique devient toujours plus accessible, instantané et automatisé, le vinyle recommence à symboliser quelque chose de rare : le temps, la technique, la patience et l’engagement total dans la musique. Mais alors pourquoi cette pratique me semble si étrangère alors qu’il y a trois décennies elle était la base du Djing, et qu’elle revient absolument partout ?
Les sets “vinyl only”, les vidéos de digging, les platines qui réapparaissent dans les festivals, les campagnes de communication et sur réseaux sociaux. Mais derrière cette renaissance culturelle et symbolique il y a un paradoxe : plus le vinyle retrouve du prestige, plus sa pratique devient difficile d’accès pour les nouvelles générations de DJs. Et l’art du vinyle, lui, se perd.
Un art devenu économiquement inaccessible mais esthétiquement valorisé
L’objet revient en force pour les consommateurs et collectionneurs avec une explosion des ventes :
- 2018 : 16 millions de disques vinyles vendus aux États-Unis
- 2021 : 27,9 millions d’unités vendues
- 2024 : 43,8 millions de disques vinyles vendus
- 2025-2026 : la tendance continue d’augmenter avec des prévisions de 50+ millions d’unités annuelles

Selon la Recording Industry Association of America, les ventes de vinyles ont même dépassé celles des CD aux États-Unis pour la première fois depuis les années 80. Le marché mondial du vinyle, estimé à près de 2 milliards de dollars, continue de croître malgré l’omniprésence du streaming pour les consommateurs. La pratique du vinyle dans le Djing, en revanche, semble assez inaccessible pour les DJs avec peu de moyens sans compter que même les collectionneurs et consommateurs lambda utilisent très peu l’objet dans sa fonction première : écouter de la musique.
Selon une étude de Luminate, environ 50 % des personnes ayant acheté des vinyles aux États-Unis ne possèdent même pas de platine pour les écouter. 41 % des acheteurs possèdent une platine… sans réellement l’utiliser, tandis que 7 % n’en possèdent aucune.
Le vinyle revient donc massivement comme objet culturel, décoratif et symbolique, mais beaucoup moins comme pratique réelle. Pourtant ce n’est pas quelque chose qui a disparu, mais c’est simplement une industrie fondée sur l’économie de la rareté et qui par corrélation est devenue un peu élitiste.
La “shadow economy” du vinyle
Dans un article de consacré à l’explosion des labels “vinyl only”, le magazine Pitchfork décrit l’existence d’une “shadow economy” du vinyle, c’est à dire une économie parallèle composée de petits labels indépendants, de disquaires spécialisés, de studios de mastering et d’usines de pressage qui continuent de fonctionner en marge de l’industrie musicale traditionnelle.
Le distributeur Above Board estime ainsi que 20 à 30 % des labels qu’il distribue sont exclusivement vinyles. À Londres, le célèbre disquaire Phonica Records explique qu’environ 30 % de son stock soit près de 150 nouveautés par semaine est uniquement disponible sur ce format. Certaines releases sont pressées à seulement 300 ou 500 exemplaires. Cette rareté a forcément une conséquence économique, mais elle devient aussi une partie intégrante de la valeur culturelle du vinyle.

Comme le dit l’article de Pitchfork :
“Culturally, the vinyl-only boom represents the opposite of commercial electronic dance music’s insatiable drive for success and exposure: It is the secret handshake to EDM’s fist-bump.”
Le vinyle c’est donc l’opposé philosophique du streaming et du DJing numérique. La guerre des clans entre instantanéité, accessibilité et quantité VS la lenteur, la sélection, l’effort.
Fabian Bruhn, fondateur du label Aniara résume bien cet affrontement :
“An experience that is ubiquitous can’t be precious at the same time.”
Rareté et transmission ?
Mais là est le nœud. Le streaming et le vinyle peuvent très bien évoluer ensemble dans la même époque, avec chacun leur économie, le vrai problème c’est peut-être la transmission. Car cette rareté qui fait aujourd’hui la valeur culturelle du vinyle est aussi ce qui éloigne progressivement les nouvelles générations de DJs de sa pratique réelle, c’est comme une sorte d’artisanat élitiste qui se perd. L’objet lui survivra certainement, mais le patrimoine immatériel que constitue l’art de DJing lui va certainement disparaître.
Certaines releases underground pressées à 300 exemplaires deviennent presque des objets de collection. Les prix explosent sur Discogs, les imports se raréfient, et construire une collection cohérente demande désormais un investissement économique et technique énorme. C’est beaucoup moins facile d’être autodidacte avec des vinyles qu’avec sa clef USB. Entre les platines, les cellules, les aiguilles, les pressages limités et le transport des disques et la potentielle opacité du processus (goodbye le sync), c’est plus dur de se lancer.
Le problème n’est donc pas le retour du vinyle en lui-même. Au contraire, cette culture underground continue de faire vivre tout un écosystème indépendant profondément humain et artisanal.
Stefan Mitterer, fondateur du label Sex Tags Mania, relève aussi l’enrichissement de l’exercice:
“It’s a nice process. You learn a lot, you don’t learn nearly as much when you make an MP3.I know how heavy 500 records is to carry. (…) It is a way of calculating your labor.”
C’est une belle citation, c’est certain. C’est vrai, c’est certainement la difficulté qui fait toute l’aura du vinyle. Mais cette valorisation de la contrainte produit aussi une autre conséquence : le vinyle devient progressivement une pratique plus élitiste et plus “puriste”.
On en revient au :
“You are not a real DJ if you don’t mix on vinyl !”
Mais si personne ne transmet réellement ce savoir-faire aux nouvelles générations, alors le vinyle risque de devenir un objet de distinction plus qu’un outil vivant de culture. Alors continuez à transmettre ce savoir, prêtez les collections, racontez vos histoires de galères de transports de vinyles et de troc avec des inconnus pour que la Gen Z comme moi ne regarde pas le vinyle comme un dinosaure.
sources : https://www.musicbusinessworldwide.com/50-of-vinyl-buyers-dont-own-a-record-player-data-shows
https://www.lamusiqueestatoutlemonde.com/le-vinyle-fait-son-grand-retour-analyse-dun-phenomene/

