Musiques électroniques : Reprendre le contrôle sans grossir
Culture indépendante, écologie et fin de l’illusion de croissance
La question n’est plus seulement écologique. Elle est structurelle. À Pop-Kultur Talks, à Berlin, une discussion intitulée How do we take the power back? a mis des mots sur un malaise que beaucoup partagent dans la musique indépendante et électronique. Autour de la table, Christof Ellinghaus, fondateur du label City Slang, Sadie Thompson et Andy Zammit ont interrogé une évidence longtemps considérée comme intouchable : l’idée que la croissance est la seule voie possible pour une culture vivante.
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Pour Christof Ellinghaus, le diagnostic est brutal. « Recorded music is kaput », affirme-t-il sans détour. La musique enregistrée, telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, serait arrivée à un point de rupture. Non pas par manque de créativité, mais parce qu’elle est enfermée dans un système économique qui a confisqué le contrôle à celles et ceux qui créent. Labels indépendants, artistes, producteurs de sens sont désormais pris en étau entre des monopoles, des logiques extractives et un capitalisme tardif qui transforme l’art en simple matière première.
Dans ce contexte, parler de durabilité ne peut plus se limiter à réduire des déchets ou des émissions. La question devient politique au sens plein : qui décide, qui bénéficie, qui encaisse. Ellinghaus le dit clairement. Reprendre le contrôle sera non seulement nécessaire, mais inévitable dans les cinq à dix prochaines années pour quiconque souhaite un écosystème musical sain. Cela implique de redéfinir un modèle qui serve réellement les artistes et celles et ceux qui investissent dans la création, plutôt que des plateformes et des groupes qui accumulent des profits colossaux, parfois réinvestis dans des industries sans aucun lien avec la culture.
Cette réflexion fait écho à un autre débat qui traverse aujourd’hui la scène électronique : celui de la taille. Depuis des années, le récit dominant pousse à faire plus grand. Plus de dates, plus de festivals, plus de sponsors, plus de visibilité. Grandir ou disparaître. Être global ou devenir invisible. Une logique qui a fini par s’imposer comme une évidence, alors même qu’elle vide progressivement la fête de ce qui la rendait vivante.
Car à mesure que les événements grossissent, beaucoup constatent une perte de densité. Moins de lien. Moins de soin. Moins de surprise. La fête devient performative. Elle fonctionne, mais elle ne respire plus et ne surprend plus. Là où l’on promettait l’expérience ultime, on obtient souvent un produit bien huilé, interchangeable, soumis aux mêmes impératifs de rentabilité que le reste de l’industrie culturelle.
Face à cela, une autre voie se dessine. Plus discrète et beaucoup moins spectaculaire et bankable. Rétrécir n’est pas un échec, mais un choix. Un choix politique et culturel. Celui de redonner de la valeur à des formats intermédiaires, à des clubs où l’on ne crée pas de contenu, à des soirées où le line up n’est pas une promesse marketing mais une proposition artistique. Des espaces où l’on vient pour vivre quelque chose, pas pour capitaliser dessus.
Cette logique concerne aussi les artistes. Ceux qui refusent de calibrer leurs sets pour les algorithmes, de standardiser leur son pour rester visibles, de courir après une hype jetable. Leurs trajectoires sont souvent plus lentes, moins rentables à court terme, mais plus solides dans le temps. Elles s’inscrivent dans une relation durable avec un public, plutôt que dans une accumulation de chiffres, de likes et de followers.
Même constat côté médias et plateformes. Les micro-médias, radios indépendantes, blogs et collectifs éditoriaux jouent un rôle central dans cette écologie culturelle. Leur force ne réside pas dans leur reach, mais dans leur indépendance réelle. La capacité à contextualiser, à critiquer et surtout à refuser. À ne pas confondre relais et travail journalistique. Dans un paysage saturé de communication, cette densité là devient précieuse.
Les festivals dits « durables » les plus crédibles sont souvent ceux qui n’ont pas attendu d’être labellisés pour agir. Tarifs accessibles, place réelle accordée aux scènes locales, dispositifs de réduction des risques, réflexion écologique cohérente. Là où les grands formats communiquent, les plus petits au contraure, expérimentent.
Ce que rappelle en filigrane la prise de parole de Christof Ellinghaus, c’est que la crise actuelle n’est pas seulement environnementale ou économique. Elle est une crise de contrôle et de sens. Tant que la musique sera pensée avant tout comme un marché à optimiser, les réponses resteront cosmétiques.
Rétrécir, dans ce contexte, n’est pas se replier. C’est recentrer. Redonner de la valeur à ce qui tient encore. Accepter que la transformation culturelle n’a jamais eu besoin de jauges démesurées pour exister.
Le spectaculaire impressionne. Ce qui dure est dense, et la densité, bien souvent, se joue dans des espaces beaucoup plus petits qu’on ne veut bien l’admettre.

