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Le moment était aussi inattendu que symbolique. Sur la scène de Dour, Amelie Lens a invité Angèle à interpréter Run, un titre inédit qui figurera sur Aura, le premier album de la DJ et productrice belge. Une apparition surprise qui a immédiatement fait parler d’elle, réunissant deux des artistes belges les plus influentes de leur génération.

Cette collaboration raconte plusieurs choses à la fois. D’abord, une forme de sororité entre deux femmes qui dominent chacune leur univers. Ensuite, la porosité grandissante entre la pop et les musiques électroniques les plus radicales. Depuis plusieurs années, les frontières s’effacent. Charli XCX, FKA twigs, Rosalía ou encore Beyoncé ont toutes intégré des esthétiques rave ou techno à leur univers. Angèle, elle, s’était déjà rapprochée de la scène électronique avec Justice. Plus récemment, Dis-le avait suscité des débats, entre accusations d’appropriation culturelle et critiques sur un clip jugé trop inspiré d’autres références visuelles. Avec Amelie Lens, elle franchit une nouvelle étape et inscrit davantage son évolution artistique dans cet imaginaire électronique, aux côtés d’une figure incontournable de la techno contemporaine. Bref, elle marque le coup. 

Mais cette évolution soulève aussi une question que nous avons déjà abordée : la rave est-elle devenue une simple esthétique tendance ou assiste-t-on à une évolution artistique ?

Parce qu’on peut apprécier une œuvre tout en gardant un regard critique. Il serait bien naïf d’ignorer les effets de la popification de la culture club. Lorsqu’une esthétique née dans des espaces marginaux devient un produit largement consommé, elle risque d’être déconnectée de son histoire. La démocratisation attire de nouveaux publics, mais elle peut aussi transformer des lieux  pensés comme des refuges pour les minorités en espaces où celles-ci se sentent moins les bienvenus .

Le philosophe Walter Benjamin expliquait déjà que lorsqu’une œuvre ou une culture devient massivement reproductible, elle perd une partie de son « aura », cette singularité qui naît d’un contexte, d’un lieu et d’une histoire. La techno n’échappera pas à cette observation en devenant une esthétique populaire, elle gagne en visibilité mais risque aussi de voir s’effacer ce qui faisait sa dimension atypique.

La musique c’est le mouvement

Mais réduire cette évolution à une simple récupération commerciale serait tout aussi réducteur. Les cultures n’ont jamais été figées. Elles vivent précisément parce qu’elles circulent, se mélangent et se transforment influencées les unes par les autres. Cette ouverture fait évoluer la scène, l’enrichit de nouvelles influences et permet à un public plus large de découvrir un univers auquel il n’aurait peut être jamais eu accès. 

C’est pourquoi réduire cette collaboration (ou les derniers choix artistiques d’Angèle) à une simple opération de communication reviendrait sans doute à passer à côté de quelque chose. 

Amelie Lens n’a jamais cherché à lisser son identité artistique pour séduire le grand public. Son parcours s’est construit dans les clubs, bien avant les scènes internationales. De son côté, Angèle a toujours cultivé une curiosité musicale qui dépasse le cadre de la pop francophone et ce depuis longtemps. Elle s’est également engagée à plusieurs reprises en faveur des minorités, des combats qui résonnent avec l’histoire même des cultures électroniques. Leur rencontre artistique repose, et cela se ressent, sur une admiration mutuelle autant que sur une volonté sincère de créer ensemble. À Dour, elles incarnent aussi une scène belge reunifiée capable de faire dialoguer des univers que l’on oppose trop souvent.

Il y a enfin une dimension qui mérite d’être soulignée : celle du partage. Dans deux industries où les femmes demeurent encore sous-représentées aux postes les plus visibles, voir deux artistes belges devenues des références dans leurs disciplines construire un projet commun possède une véritable portée symbolique.

La musique électronique souffre encore d’un manque de visibilité féminine derrière les platines comme en production. La pop, malgré ses nombreuses figures de proue, continue elle aussi d’imposer des attentes différentes selon le genre. Cette collaboration montre qu’il est possible de créer des passerelles sans qu’aucune des deux artistes ne semble renoncer à son identité.

Car si Run parvient à faire dialoguer l’intensité hypnotique d’Amelie Lens avec la sensibilité mélodique d’Angèle, il pourrait devenir bien plus qu’une collaboration événement. Il pourrait illustrer une évolution  des musiques populaires vers un terrain d’expression fertile.

Et puis, n’ayons pas peur d’aimer une musique sous prétexte qu’elle devient populaire. Derrière le mot mainstream se cache souvent un jugement de valeur qu’une.Ce qui est considéré aujourd’hui comme trop commercial deviendra peut-être demain une référence nostalgique, voire un patrimoine que certains défendront avec un purisme farouche. Les étiquettes changent plus vite que les œuvres.

En attendant sa sortie, cette rencontre ouvre encore une fois le débat  de la démocratisation de la culture club. Une ouverture qui peut enrichir la scène électronique en attirant de nouveaux publics, mais qui oblige aussi à rester vigilant afin que son histoire, ses codes et les communautés qui l’ont façonnée ne soient jamais relégués au second plan.

crédits photos : IG Angèle