
À travers notre entretien avec Tecna, fondateur·ice du collectif O2ZONE, nous explorons la place de la danse dans une scène techno où l’expression individuelle, la performance et le besoin d’appartenance entrent parfois en contradiction, voire en collision.
On avoue s’être questionné sur l’intérêt d’une performance chorégraphiée ou semi-chorégraphiée sur un dancefloor qui, de surcroît, a de plus en plus tendance à s’uniformiser. On s’habille pareil, on danse ou on essaye de danser de la même manière. Rien de mieux, quand on se questionne, que de demander aux principal·es concerné·es. Déjà pour envisager la chose avec les connaissances nécessaires et ainsi en tirer des conclusions plus éclairées et surtout plus nuancées.
O2ZONE : qui sont-ils ?
Fondé par Tecna, danseur·euse professionnel·le issu·e d’une formation académique, que vous pouvez admirer lors de nombreuses soirées parisiennes, O2ZONE est un collectif de danseur·euse·s et performeur·euse·s qui donne une place aux corps sur nos dancefloors. La genèse de ce projet trouve ses origines à New York, où Tecna découvre, au fil de deux années passées à danser dans les raves, la puissance fédératrice du dancefloor.
« On venait de parcours très différents, mais on s’est reconnu·es à travers la danse », raconte Tecna, pour qui cette communauté est devenue une « famille choisie ».
De cette expérience naît une conviction : « La danse et l’énergie du collectif pouvaient sauver. »
Afin de trouver cette énergie directement là où elle prend sa source, le recrutement des danseur·euse·s commence évidemment sur le dancefloor.
« On a quelques étapes, mais la meilleure, c’est celle où on se croise en soirée. On veut avoir des rapports directs, donc, en soirée, on te remarque et on se lance », explique Tecna.
Quant à la nécessité d’avoir une formation professionnelle, sa réponse est sans équivoque :
« Pas forcément. La danse, c’est hyper vaste. On privilégie le ressenti avant tout et ça, d’après mon expérience, ça ne ment pas. »
Une approche intéressante pour un collectif de performeur·euse·s, puisqu’elle place l’expression personnelle avant les qualifications techniques. Cette liberté revendiquée n’exclut pas une direction artistique rigoureuse : Tecna assume un casting minutieux, destiné à réunir des personnalités et des mouvements originaux. Une manière de rappeler que l’enjeu n’est pas de danser « mieux » que les autres, mais d’avoir quelque chose à dire avec son corps.
Entre la performance artistique, la mode et la culture club, le collectif développe son identité visuelle. Il mêle mouvements improvisés et performances plus travaillées, tout en laissant de la place à la foule :
« En ce moment, on est sur du 70/30 pour le spectacle vivant. J’aime beaucoup me dire que les choses se vivent là, maintenant. À l’instant T. Mais maintenant qu’on a aussi des membres issus de différents piliers de l’art, on a beaucoup plus envie de construire de vraies performances. (…) L’idée, c’est vraiment d’effacer les limites entre nous et d’être des catalyseurs d’énergie », insiste Tecna.
Une philosophie qui place naturellement le partage comme valeur fondatrice du projet, mais qui soulève aussi une question plus complexe. Depuis que le collectif s’est lancé et s’est fait connaître, il y a une vraie épidémie de reproduction. On peut donc légitimement se demander : la mise en scène de la danse « spontanée » en club est-elle contraire à la liberté du dancefloor, ou peut-elle devenir une nouvelle manière de célébrer l’art sous toutes ses formes ?

Paradoxe ?
Si on prend la rave au pied de la lettre, elle n’a absolument rien d’un spectacle. Dans le sens où personne n’est là pour « show off » (normalement). En revanche, quand on s’y penche un peu plus, elle a beaucoup plus de points communs avec la performance qu’on ne pourrait le croire. Un groupe de personnes vient habiter un lieu, il vient y imposer ses normes, ses règles, son microcosme pendant un temps, puis il disparaît. Pour Tecna et ses danseur·euse·s, c’est une « Zone » : ils viennent, ils habitent un espace, ils repartent et ne reproduiront jamais la même zone dans un autre endroit. En soi, il serait alors malhonnête de dire l’inverse : nous performons tous.
Alors oui, il y a cette notion où l’on ne cherche pas à être vus, mais simplement à lâcher prise, voire à danser « n’importe comment ». Mais qui a dit que chaque discipline de danse cherchait le beau ? Quand on va voir du Pina Bausch ou, plus largement, du contemporain, c’est parfois dérangeant, bizarre, pas toujours facile à recevoir, et c’est à partir de ça qu’on en tire un message qui, lui, sera « beau ».
Pour Tecna, il n’y a pas forcément ce dilemme. Son parcours, entre formation académique et goût pour la nuit, lui a permis de découvrir deux approches de la danse qui ne sont pas incompatibles et qui convergent vers un seul but : la quête de soi d’abord, puis celle des autres.
« Je pense que je désirais m’étendre et m’exprimer. Par la danse, j’ai eu accès à des zones de liberté de mon corps qui me projetaient vers une meilleure connaissance de moi-même et développaient ma sensibilité brute aux choses.
Et les soirées techno, c’était ce noir omniprésent, comme si tu pouvais, le temps d’une soirée, plonger dans ton inconscient et littéralement y nager.
Dans la danse, on t’apprend que fermer les yeux, comme dans la méditation, te permet de te concentrer sur tellement de détails. Tu oublies le monde matériel et tu commences à ressentir ce qui t’entoure. »
Il serait donc un peu facile d’opposer une danse spontanée, supposément authentique, à une danse travaillée qui le serait moins. Après tout, maîtriser son corps n’empêche pas de s’abandonner à la musique. Et inversement, improviser ne signifie pas nécessairement être affranchi de toute influence. On est tous, dans notre manière de danser, influencés. C’est pareil pour n’importe quel langage : on se nourrit de ce qui nous entoure.
En tout cas, lorsqu’on observe le collectif (parce que oui, il faut aussi aller les voir, ça vaut le détour), on se nourrit d’un langage qu’on aspire ensuite à partager, à reproduire, mais ça fait partie de la danse.
Interrogé·e sur cette possible uniformisation, Tecna reconnaît ce paradoxe qui, en réalité, peut se démêler assez vite :
« Le problème des trends. Le paradoxe, c’est qu’on est dans un mouvement historiquement anticonformiste, un mouvement de marge alternatif, donc c’est parfois contradictoire de voir le mouvement s’uniformiser. Après, ce qu’il y a, c’est que ça crée un langage. Et peut-être que ces corps, eux aussi, aiment ça ? Peut-être que c’est une forme de reconnaissance, le sentiment de trouver son groupe ?
En tout cas, personnellement, je ne refuse rien. J’aime aussi voir la techno évoluer. »
Il serait injuste de reprocher à O2ZONE d’inspirer. L’influence fait partie du fonctionnement même de l’art. Mais cela permet de rappeler qu’aucune esthétique, aussi alternative soit-elle, n’échappe aux mécanismes d’appropriation et de reproduction. Une culture est vivante, elle bouge et est habitée par ceux qui la font vivre, et ça aussi, on devrait peut-être l’accepter. C’est aussi un moyen de redonner un peu de pouvoir et de lumière au dancefloor, à une époque où l’on accorde peut-être trop d’attention au DJ. Finalement, remettre la musique et son incarnation au centre.
Maintenant, reste à élucider la question des caméras, qui ajoute une dimension supplémentaire.

Un double espace
Au-delà des tendances et des mouvements que l’on reproduit, les réseaux sociaux et, de manière plus large, notre rapport à l’audiovisuel dans la scène ont introduit une autre dimension dans notre façon de vivre la fête. Le dancefloor est aussi devenu une image que l’on capture, que l’on diffuse et que l’on consomme. Chez Clubbing TV, on ne peut pas attaquer cette consommation (ça paraît évident), c’est ce qui fait vivre notre chaîne et ce qui alimente notre média. Cela ne nous empêche pas de nous questionner sur les conséquences de l’image sur le réel.
Danse-t-on de la même manière lorsqu’on sait que l’on est filmé ?
La présence d’une caméra introduit potentiellement un nouveau regard, celui d’un public qui n’est pas là, qui découvrira ces images le lendemain ou plusieurs mois plus tard. Un public avec lequel on peut jouer quand on est danseur·euse, un public qui a aussi le pouvoir, via un algorithme, de faire découvrir une soirée, un collectif, et donc de faire vivre la scène.
On le voit avec des collectifs comme Reverse Unit, que nous avons choisi d’intégrer dans une résidence. Garder une trace, c’est aussi une nouvelle évolution dans notre scène. C’est à contre-courant de la sainte terre berlinoise et de sa politique « no photos, no videos ». Mais d’un autre côté, protéger la culture, ce n’est pas toujours la cacher. Il y a des endroits qui doivent rester secrets, et puis il y a des soirées dont on a envie de se souvenir et qu’on a envie de montrer comme une pièce d’art vivant.
C’est aussi très important, surtout en ces temps difficiles pour nos espaces, de justement créer des représentations.
Et O2ZONE incarne aussi, à sa manière, la richesse et la diversité de notre scène et de notre culture. À travers les valeurs que défend le collectif, mais aussi la pluralité des identités, des origines et des genres qui le composent, il reflète cette volonté de faire du dancefloor un espace d’expression et de rencontre.
D’ailleurs, lorsque le collectif filme sa première zone, le concept marche. Pourquoi ? Parce que la communauté se reconnaît.
« (…) Et là, la soirée sort sur les réseaux et le truc perce d’un coup : 20K, des milliers de vues. Nous ? On était choqué·es grave. Et je crois qu’on a inspiré tout le concept « stream » par la suite. ❤️ J’en suis hyper fière. »
Mais ce serait oublier que l’image peut également servir à transmettre. Les réseaux permettent aussi à des artistes, des danseur·euse·s et des collectifs de rendre leur travail visible au-delà des murs d’un club. Une performance filmée peut donner envie de découvrir une scène et de s’intéresser à la danse ou même, tout simplement, d’oser se lancer. Alors, aussi à nos dépens par moments, car on sait que la massification du public n’a pas ramené que du bon, mais en utilisant les bonnes représentations, on peut espérer attirer les bonnes personnes. C’est en feignant l’underground et le subversif qu’on a perdu quelque chose en route.
Le vrai et l’authentique sont portés par des valeurs de sincérité. Un peu bateau comme constat, mais malgré l’évidence, un projet porté avec passion est un projet qui touche les passionné·es qui se reconnaissent entre elleux. Tecna le souligne :
« (…) À chaque fois qu’on est passé·es, les gens nous ont fait des retours au-delà de nos espérances, du genre : « C’était historique ! », des mercis, et ça nous touche et nous donne envie de continuer. En plus, on est appelé·es par des artistes qu’on valide vraiment, donc je pense que ça se ressent dans notre présence. Je veux dire, nous, on kiffe parce que les gens adorent. Sinon, à quoi bon ? ❤️
L’art doit servir, et la danse surtout, car elle est vraiment bonne pour le corps. Parole de danseuse professionnelle. »
Il serait donc un peu absurde de condamner les caméras en bloc, tout comme l’usage du téléphone. La question, c’est : « Pourquoi faire ? » Quel est le but ? Quelle est la portée du message ? La performance et la caméra ne sont pas une quête de validation pour le collectif :
« Effectivement, ça peut être perçu comme quelque chose de tape-à-l’œil, mais quand tu regardes bien, on n’est pas à l’affût de validation.
En fait, nos performances sont pensées et composées avec des danseurs qui sont dans le partage et qui sont en interaction directe avec le public, le DJ ou les personnes qui nous regardent. Le but, c’est de VOUS faire sentir à l’aise et intégrés à la soirée”
Et demain, on dansera où ?
O2ZONE ne prétend pas résoudre toutes les contradictions et évolutions d’une scène qui, de toute façon, n’a pas fini de se transformer. Mais il pourra peut-être accompagner ces transformations d’un message.
Le collectif les traverse à sa manière, en faisant cohabiter exigence artistique et liberté individuelle. Une démarche qui, manifestement, ne compte pas s’arrêter aux dancefloors parisiens. Lorsqu’on lui demande où iel imagine O2ZONE dans cinq ans, Tecna voit grand :
« Les meilleures scènes et soirées du monde. Niche ou internationales. La crème de la crème des DJ, car beaucoup de DJ sont bons, beaucoup sont très bons, mais d’autres mettent TOUT le monde d’accord. Ce serait un goal, oui. Et nous, toujours avec le sourire et, si on y arrive, une team initiale qui aura grandi, mais qui sera restée soudée. »
Alors, danser pour soi ou pour les autres ? Les deux ne sont pas incompatibles. Pas plus que la technique et la spontanéité, l’individualité et le collectif, ou encore la performance et la liberté. Soyons tous un peu plus complexes, un peu plus curieux, un peu moins manichéens.
Perf Tecna : edouard.nguyen
Cover : pp_prod

