
On ne va pas parler aujourd’hui des influenceurs qui deviennent DJs, ni des médias qui se font payer pour leur éditorial. Les sujets ont déjà été traités et la tempête qui a suivi suffit pour quelques mois….
On va parler des influenceurs rave. Et de la manière dont ils transforment, parfois profondément, votre perception de la fête.
Iels ont commencé avec des recaps de soirées et des vidéos enthousiastes de leurs nuits. Puis sont arrivées les invitations contre quelques stories. Ensuite les codes promo, souvent symboliques (5% face à des tarifs abusés), parfois franchement inutiles, et ensuite iels deviennent DJs et font directement des grosses scènes (oups..).
Et progressivement, la fête devient un métier.
Le problème ne réside pas dans le fait de documenter la nuit car la culture électronique a toujours été racontée, photographiée et archivée. Le problème apparaît lorsque la logique commerciale prend le dessus sur la logique culturelle.
Ces profils ne sont pas des journalistes. Ce n’est pas une insulte, c’est une distinction. Le journalisme implique une éthique, un travail de recherche, une mise en contexte et très souvent une distance critique (primordiale). L’influence fonctionne différemment, car le sujet n’est pas interrogé, il est mis en avant. La soirée n’est pas analysée, elle est vendue.
Le dancefloor devient un décor de création de contenu. Les corps deviennent des figurants (parfois pour les mauvaises raisons comme se moquer).
Tout est pensé, consciemment ou non, comme matière à capturer pour la viralité.
Parlons maintenant des backstage et des zones VIP. Là où l’underground valorisait l’anonymat et la dilution des ego dans la masse, la logique influence réintroduit la hiérarchie visuelle. Être sur scène n’est pas seulement un privilège logistique, c’est un point de vue stratégique. La hauteur offre un angle, l’angle offre du contenu et du coup, le contenu offre de la visibilité. Et on les verra rarement au milieu de la foule, compressés entre des inconnus, vivant la musique de face. On les voit la plupart du temps sur scène, téléphone levé. Être immergé rend difficile la captation stable et ça signifie accepter de ne pas contrôler l’image, or l’influence repose sur le contrôle.
À cet instant précis, on sait déjà que le report sera biaisé. Non par malveillance, mais par positionnement. Filmer depuis la scène, c’est raconter une nuit du point de vue du pouvoir. Du point de vue du privilège, d’une perspective verticale (reel ou tiktok).
Etça transforme la perception de la fête.
Une vidéo d’1min30 ne racontera jamais une nuit. Elle peut en capturer un fragment, une énergie, une esthétique. Mais elle ne montre pas les transitions, les moments creux, la queue aux toilettes ou au bar, les erreurs du DJ, les problèmes de son, les discussions à l’extérieur, la fatigue, les tensions, les contrastes. Elle ne montre pas le contexte, elle ne montre pas ce qui n’est pas spectaculaire.
C’est une PUB.
Or une nuit réussie ne se résume pas à son moment le plus fort (qui d’ailleurs est différent pour chaque personne du dancefloor). En ne montrant que l’apogée, on modifie les attentes du public. On conditionne les imaginaires, surtout envers les nouveaux publics. On suggère que la valeur d’un événement se mesure à la violence du drop, à la taille du laser et àà la quantité de likes sur le post.
La nuance disparaît et donc la culture s’aplatit. Iels ne parlent qu etrès peu de programmation, de cohérence artistique, de qualité sonore, de progression narrative d’un set. Iels parlent d’instant viral. Le problème ce n’est pas la captation c’est la compression du narratif pour rentrer dans les formats imposés (en fond et en forme).
Il y a aussi ces influs qui commencent par faire du lip sync sur des morceaux qu’iels aiment. Puis sur des morceaux payés au reel ou au tiktok. C’est pour ça que la qualité des tracks baisse souvent, car elle est payée.
Et il y a les influ qui nous mettent en colère. Celles et ceux qui acceptent de promouvoir des artistes accusés de vss. À aucun moment il ne s’agit d’informer, de contextualiser ou de questionner. Il s’agit de maintenir l’accès, de préserver les invitations, de ne pas froisser les orgas.
Il y a celles et ceux qui multiplient les vols toute la saison pour enchaîner les festivals, parfois à l’autre bout du continent, parfois à l’autre bout du monde, pour quelques heures de présence et quelques stories. Des voyages à outrance, uniquement pour documenter un week-end et entretenir la machine à FOMO. On vend du rêve, on vend de l’exceptionnel, mais on ne parle jamais de l’impact environnemental de ces déplacements ni de la logique consumériste qu’ils encouragent.
D’autres encore normalisent la consommation excessive. L’alcool et les produits deviennent insinués, la fatigue devient badge d’honneur. La surconsommation vestimentaire suit la même logique, nouveaux outfits à chaque événement, accumulation de codes rave transformés en tendance saisonnière.
Quand la visibilité dépend du spectacle, il faut produire toujours plus d’intensité, toujours plus de déplacement, toujours plus plus plus.
Encore une fois, ce n’est pas un procès individuel, c’est une analyse d’un modèle alors ne venez pas nous…
Un influenceur est, structurellement, un vendeur digital. Son revenu dépend de sa capacité à convertir de l’attention en achat. Son indépendance est limitée par ses partenariats, son silence est parfois stratégique et son « enthousiasme » est monétisé.
Cela ne signifie pas qu’il n’existe pas de créateurs sincères, cultivés, engagés. Il y en a. Mais ce ne sont généralement pas eux qui bénéficient des plus gros budgets. Et souvent, iels ne se définissent même pas comme influenceurs. Ils écrivent, enquêtent, contextualisent et surtout iels prennent le risque de déplaire.
La question n’est donc pas de savoir si les influenceurs rave aiment vraiment la fête. Beaucoup l’aiment sincèrement. La question est de savoir si leur modèle économique est compatible avec une culture historiquement fondée sur la communauté et la résistance aux logiques marchandes.
La culture rave ne disparaît pas à cause des influenceurs car elle se transforme. Mais si l’on ne garde pas un regard critique, on risque de confondre documentation et publicité,. Et dans une culture née de la marge, la confusion déplait à beaucoup de monde.
Ce hot take s’adresse surtout aux nouveaux publics : ne laissez pas les réseaux sociaux définir à votre place ce qu’est la rave. Expérimentez, n’ayez aucune attente, la rave ne vous doit rien. Mais si vous vous laissez faire et que vous apprenez à l’aimer et la respecter, la rave vous le rendra. Elle l’a fait pour des générations de ravers avant vous, et elle continuera à le faire tant qu’on la vit plutôt qu’on ne la consomme.

