On continue à confondre carrière artistique et rentabilité, c’est injuste et socialement très méprisant.
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On connait toustes le mythe d’un-e vrai-e artiste qui serait forcément quelqu’un qui vit uniquement de sa musique. Pas de job à côté, juste le studio, les dates, les voyages, les gigs, les hotels et restos et les posts insta pour afficher tout ça.

Sauf que cette image raconte surtout une fiction. Très vendeuse je l’admet, mais rarement représentative de la réalité. La majorité des DJs, producteur-ices et artistes ne vivent pas exclusivement de leur art. Et pourtant, iels créent tout autant, voire plus que les autres. Alors pourquoi continue-t-on à faire comme si ne pas vivre de sa musique était une preuve d’échec ?

Le mythe du DJ fulltime

Dans l’imaginaire collectif, être artiste à plein temps reste présenté comme l’étape ultime. C’est le goal de beaucoup où le moment où ça marche, tu quittes ton job, tu vis de tes gigs, tu fais de ta passion ton métier, et tout le monde est censé t’adouber en vrai artiste/dj.
Mais en réalité, vivre de sa musique ne dit pas grand-chose de la qualité artistique d’un projet. Cela dit surtout quelque chose de plusieurs paramètres qui ne sont aps accessibles à toustes : un modèle économique, un réseau, un bon timing, un accès aux bonnes opportunités, et souvent d’un certain niveau de sécurité financière.

On a transformé une conséquence possible, qui est de réussir à générer assez d’argent avec son art, en critère de légitimité.

Mais spoiler, le revenu n’est pas une preuve de talentou une preuve de profondeur artistique.

La scène adore parler de passion, mais juge à la rentabilité

C’est la grande hypocrisie de notre scène actuelle. On aime répéter dans les interveiws que la musique est une question de passion, de sincérité, de culture et de communauté. Mais dans les faits, les indicateurs de reconnaissance restent souvent très capitalistes. On te demande combien de dates, combien de followers, quelle agency, quel festival, quel fee etc etc…
Et celles et ceux qui construisent plus lentement ou en parallèle d’un autre travail, se retrouvent relégué-es dans une catégorie moins prise au sérieux et moins considérée pour les dates importantes.

C’est un peu comme si l’art devait toujours être validé par le marché pour exister pleinement.

Or, beaucoup d’artistes qui ont un job à côté ne sont pas en attente d’une vraie carrière. Iels sont déjà artistes. Simplement, iels évoluent dans un système qui ne permet pas à tout le monde de survivre uniquement grâce à la musique. Mais c’est parfois aussi un choix.

Le full-time n’est pas accessible à tout le monde

Il faut aussi arrêter de faire comme si tout le monde partait du même endroit et/ou avait les mêmes chances de réussir.

Se consacrer entièrement à son art demande souvent bien plus que du talent et de la discipline. Cela demande du temps, un filet de sécurité, parfois un soutien familial, une capacité à encaisser les périodes sans revenus, à investir dans du matériel, des cours, des déplacements, de la communication, du contenu, du réseau.

Certain-es peuvent accepter des dates mal payées parce qu’elles sont stratégiques. D’autres peuvent passer des journées entières à produire sans se demander comment payer leur loyer. Certain-es peuvent financer une RP, une DA, des campagnes sponso sur les réseaux, une image pro avant même que le projet soit réellement reconnu.

Rien de tout cela n’est forcément problématique en soi. Mais faire comme si cette professionnalisation était uniquement le résultat du mérite artistique, c’est entretenir une illusion classiste.

Tout ce qui est listé plus haut coute cher, soit en argent, soit en temps. Et dans une scène où l’image compte énormément, ces différences de départ finissent par influencer la manière dont les artistes sont perçu·es. Le full-time dépasse la question d’ambition seule.

Avoir un job à côté peut aussi être une forme de liberté

On parle souvent du job alimentaire comme d’un poids ou d’un truc un peu timide qu’il faudrait cacher. Pourtant, il peut aussi offrir une forme d’indépendance.
Avoir une autre source de revenus peut permettre une certaine liberté que beaucoup de pros ne peuvent plus se permettre. Comme refuser certaines dates, ne pas adapter toute sa pratique à ce qui fonctionne commercialement. Cela peut aussi permettre de créer sans transformer chaque track, chaque gig, chaque post en enjeu de survie.

Bien sûr, il ne s’agit pas de romantiser la galère C’est fatigant. Travailler la journée et produire le soir, répéter après le boulot, mixer le weekend, répondre aux mails entre deux shifts, ce n’est pas une situation idéale, mais ce n’est pas non plus une preuve de manque de sérieux. Au contraire, cela demande une discipline énorme. Surtout quand le manque de reconnaissance est grand.

Il faut arrêter de croire que seul-es les artistes fulltime sont engagé-es dans leur pratique. Beaucoup d’artistes qui ont un job à côté font preuve d’une rigueur, d’une patience et d’une endurance que la scène ne valorise pas assez.

L’indépendance artistique, ce n’est pas juste un slogan

Dans une scène où les prises de position sont de plus en plus attendues, la question de l’indépendance devient centrale. Refuser un booking problématique, boycotter un événement, ne pas jouer aux côtés de certaines personnes, prendre position publiquement, tout cela a un coût. Et ce coût n’est pas le même selon que votre loyer dépend ou non de votre présence dans la scène.

Quand toute votre survie financière repose sur vos gigs, dire non peut devenir beaucoup plus compliqué. Ce n’est pas une excuse automatique mais quand tu reach un certain niveau de fee, tu devrais prendre position sur des sujets sociaux à minima (guerre, vss, homo/transphobie etc…).
Les valeurs sont faciles à afficher quand elles ne menacent pas directement vos revenus. Elles deviennent plus difficiles à tenir lorsqu’elles impliquent de perdre du travail, du réseau ou de la visibilité.

Dans ce contexte, avoir un job à côté peut aussi donner une marge de manœuvre et de renier ses valeurs morales et humaines. Et ça aussi, c’est une forme de puissance artistique.

Qui décide de qui est légitime ?

Mais du coup, qui décide de qui est un-e vrai-e artiste ?

Aujourd’hui, cette légitimité passe souvent par des signes qui sont très visibles. Il y a les bookings et le nombre de followers ou streams. Mais ces indicateurs sont profondément biaisés et parfois traffiqués. Ils ne disent pas tout d’un travail. Ils ne mesurent ni la singularité, ni la recherche, ni l’impact local, ni la sincérité d’une démarche. Ils disent surtout qu’à un moment donné, un projet a réussi à entrer dans un circuit suffisamment rentable ou visible pour être reconnu comme sérieux. Le problème, c’est qu’en utilisant ces critères comme filtres principaux, on invisibilise beaucoup de profils. Des artistes moins bankables, moins dispos, moins market-ready 🤢 , mais parfois tout aussi important-es pour la scène.

Celles et ceux qui construisent des collectifs, qui jouent dans des petits lieux, qui expérimentent loin des formats attendus, qui font vivre une culture sans forcément pouvoir en vivre. Ce sont aussi ces gens qui permettent aux soirées d’avoir des petits prix…

On peut être artiste sans être rentable

Il ne s’agit pas de glorifier la précarité. Ni de dire que vivre de sa musique serait suspect. Réussir à être payé correctement pour son art devrait évidemment être possible, souhaitable et pourquoi pas normal.

Mais il faut arrêter de faire du fulltime l’unique horizon respectable. Avoir un job à côté ne veut pas dire que l’on a échoué. Cela peut vouloir dire que l’on refuse de se mettre en danger financièrement. Que l’on choisit une autre temporalité. Que l’on protège sa pratique. Que l’on cherche à créer sans dépendre entièrement des logiques de booking, de visibilité et de rentabilité. La scène électro a besoin de trajectoires hybrides et de DJs qui ne sont pas toujours disponibles, mais qui ont quelque chose à dire. D’artistes qui ne rentrent pas parfaitement dans les cases de l’industrie, mais qui continuent à nourrir la culture.

Être artiste n’est pas un statut administratif, c’est une pratique, et un job à côté ne rend pas cette pratique moins réelle.