
Seen Live, Resident Advisor, sexisme, homophobie et l’éternel problème des commentaires et ratings dans la musique électronique
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Seen Live voulait devenir l’archive sociale de nos concerts, festivals et nuits en club. Sa fonction de notation a rapidement déclenché une polémique, avant que ses créateurs n’en annoncent le retrait. L’épisode révèle surtout une confusion persistante entre ouvrir la discussion et tout transformer en note.
Quelques jours auront suffi pour faire passer Seen Live du statut de nouvelle application communautaire à celui de petit PMU des angoisses contemporaines de la scène.
Présentée comme un « Letterboxd for clubbing », l’application permet de conserver la trace des artistes que l’on a vus, des événements auxquels on a participé et des souvenirs qui dorment généralement au fond d’une galerie de téléphone. On peut y ajouter des photos, suivre d’autres utilisateurs et découvrir de nouvelles performances. Jusqu’ici, l’idée est assez séduisante. Beaucoup de clubbers seraient probablement incapables de reconstituer la moitié des line-ups vus au cours des dix dernières années.
Le projet a basculé avec ses cinq étoiles. Seen Live ne proposait plus seulement de se souvenir d’une soirée, mais de noter les DJ sets, les concerts et les festivals. Après les premières critiques, ses créateurs ont annoncé à Resident Advisor que cette fonction serait retirée. Les internautes avaient notamment alerté sur les risques de faux avis, de campagnes coordonnées et d’attaques visant les femmes de l’industrie.
La rapidité de cette réaction mérite d’être reconnue. Elle montre aussi à quel point la notation n’était pas une fonction secondaire. Elle modifiait la nature même du projet.
Une critique a besoin de mots
Donner son avis sur un Djset c’est pas du tout scandaleux. Les ravers le font en sortant d’une soirée et les programmateur-ices le font lorsqu’iels décident de rappeler ou non un artiste.Il y a plein de raisons qui peuvent faire qu’un set mérite une critique, positive ou négative.
Le public n’a aucune obligation de protéger les artistes de la critique, surtout lorsque le prix des billets augmente et que certaines programmations reposent entièrement sur la réputation de quelques têtes d’affiche.
Une note sur cinq c’est pourtant très pauvre. C’est de la poudre aux yeux. Ca ne précise pas si le système son était naze, si la sélection était cohérente, si le DJ jouait un warmup devant une salle vide ou s’il avait hérité d’un public déjà épuisé. Elle ne dit rien du contexte, des attentes de la personne qui note ni même de sa connaissance musicale. Une performance vivante dépend de la salle qui l’accueille et des personnes qui l’a vivent’habitent. Le chiffre, lui, reste attaché au nom de l’artiste longtemps après la soirée.
Une critique rédigée peut être contestée, expliquée et remise en perspective. Une moyenne semble objective simplement parce qu’elle contient des décimales.
Resident Advisor avait déjà rencontré cette question
La fermeture des commentaires de Resident Advisor en 2019 est parfois résumée comme un refus d’entendre les lecteurs mais c’était une décision bien plus complexe.
RA expliquait alors que les discussions avaient migré vers les réseaux sociaux et que son espace de commentaires ne rassemblait plus qu’une petite partie du public. Les bots, les messages haineux et le travail nécessaire pour maintenir un espace fréquentable avaient également pesé dans la balance. Le média promettait de chercher des formes de communauté plus accueillantes et renvoyait ses lecteurs vers lers réseaux sociaux.
Ce déplacement n’a évidemment pas fait disparaître les comportements toxiques. Il les a confiés à d’autres plateformes, avec leurs propres règles et des algorithmes souvent plus intéressés par l’engagement que par la qualité de la discussion. Le média Create Digital Music le soulignait déjà au moment de l’annonce, fermer un espace devenu ingérable pouvait protéger certaines personnes, mais la violence restait bien présente dans les commentaires des grands réseaux sociaux.
RA n’avait donc pas conclu que le public devait se taire. Le média reconnaissait que l’existence d’une section de commentaires implique une responsabilité éditoriale. Ouvrir une zone de texte est facile. La modérer correctement demande des moyens, des règles et une équipe capable d’intervenir.
Six ans plus tard, RA consacrait d’ailleurs une newsletter entière à la richesse des commentaires YouTube. Le texte décrivait ces espaces comme de véritables archives humaines dans lesquelles des internautes associent un morceau à une fête disparue, un deuil ou une période entière de leur vie.
Tous les commentaires ne sont donc pas du bruit. Certains prolongent l’histoire de la musique. La différence tient à ce que la plateforme encourage, raconter une expérience ou distribuer des points.
Les étoiles ont déjà eu des conséquences très concrètes
RA disposait autrefois de l’un des classements de DJs les plus influents de la scène électronique. Ce qui avait commencé comme un vote annuel plutôt léger s’était progressivement transformé en indicateur professionnel. La position d’un artiste pesait largement sur osn cachet.
En 2017, RA a supprimé ces classements. Le média considérait qu’ils entretenaient une compétition intéressée et donnaient une image très incomplète de la scène, notamment au détriment des femmes et des artistes éloignés des marchés les plus visibles. Deux ans plus tard, il retirait également les notes numériques de ses critiques de disques. Les articles restaient critiques, mais ne prétendaient plus convertir une analyse en verdict chiffré.
Seen Live arrivait donc dans une industrie qui avait déjà testé les classements publics à grande échelle et découvert qu’ils ne restaient jamais de simples jeux entre fans. Une moyenne attribuée à un DJ pourrait elle aussi finir par être utilisée en dehors de l’application. Dès qu’un score devienyt public, il peut être repris dans un dossier de presse, consulté par un-e orga ou interprété comme une mesure de popularité. Les métriques conçues pour résumer une expérience finissent souvent par décider quelles expériences méritent davantage de visibilité.
La parole du public existe déjà
La scène électronique ne souffre pas d’un manque d’opinions. Chaque annonce de lineup possède sa section de commentaires. Les extraits de sets circulent sur insta et Tiktok, où les internautes discutent de technique, de sélection musicale et parfois de la tenue de la personne derrière les platines. Sur YouTube et Reddit, certaines discussions durent plusieurs années.
Ajouter une application n’invente donc pas la parole du public. Cela crée un nouvel endroit où la stocker, la classer et éventuellement l’agréger.
Chez Clubbing TV, nous demandons depuis des années aux clubbers ce qu’ils pensent réellement de leurs expériences. Nous publions des enquêtes, des témoignages et des critiques qui ne viennent pas uniquement des professionnels de l’industrie. Cette parole permet de faire remonter des problèmes de sécurité, de questionner les prix ou de comprendre pourquoi un public cesse de fréquenter un lieu.
Les réponses les plus utiles ne tiennent presque jamais dans une étoile.
Une personne raconte ce qui s’est passé, décrit le contexte et explique les conséquences. Plusieurs témoignages peuvent ensuite faire apparaître une tendance. Le travail éditorial consiste à vérifier, recouper et restituer ces paroles sans transformer une réaction isolée en vérité générale.
La section de commentaires n’est pas un sondage
La promesse démocratique des plateformes repose souvent sur une équation trompeuse selon laquelle « puisque tout le monde peut commenter, les commentaires représenteraient tout le monde. »
Une étude publiée en 2026 par des chercheurs de Columbia Business School montre au contraire combien la conversation visible peut être dominée par une minorité particulièrement vocale. Dans leur expérimentation menée autour de publications Facebook consacrées à la justice raciale, les commentaires opposés au message initial produisaient davantage de clics et d’interactions que les commentaires favorables. Ils donnaient ainsi une importance disproportionnée aux voix les plus adversariales, sans refléter nécessairement l’opinion de l’ensemble du public.
Ce résultat ne permet pas de prédire exactement le comportement des utilisateurs d’une application de clubbing. Il rappelle cependant qu’une interface ne se contente jamais d’héberger des opinions. Elle décide lesquelles deviennent visibles et leur donne une apparence de consensus.
Avec une moyenne sur cinq, ce phénomène devient encore plus difficile à percevoir. Quelques comptes très actifs peuvent dégrader la note d’un artiste. Une campagne de fans peut produire l’effet inverse. Sans preuve de présence à l’événement, rien ne garantit même que les utilisateurs aient assisté au set qu’ils évaluent. Ces inquiétudes ont précisément été soulevées lors du lancement de Seen Live.
Dans une scène où les femmes sont déjà soumises à des commentaires incessants sur leur apparence, leur légitimité et leur manière de mixer, leur offrir un nouveau tableau de notes aurait difficilement constitué un progrès.
Alors on bandonne le bulletin scolaire
Le public doit pouvoir dire qu’un set était mauvais. Il doit aussi pouvoir signaler qu’un événement était dangereux ou qu’un festival a maltraité ses participants. Cette capacité de critique protège la scène bien davantage que le silence. Elle devient réellement utile lorsqu’elle est accompagnée de contexte, d’une modération sérieuse et d’une possibilité de réponse.
La club culture n’a pas besoin d’une nouvelle application pour apprendre que les gens ont des opinions. Elle a besoin que les organisateurs, les artistes et les médias prennent celles-ci au sérieux lorsqu’elles sont argumentées.
Écouter le public demande du temps et oblige parfois à changer ses pratiques. Aucune moyenne sur cinq ne remplacera ce travail.

