Alphaville devait jouer vendredi 4 septembre au Glücksgefühle Festival, au Hockenheimring. Deux jours avant le concert, le groupe a annoncé que sa prestation avait été annulée. Au centre du conflit : une demande du festival de ne faire aucune déclaration politique sur scène. Une position revendiquée au nom d’un événement « complètement apolitique », mais qui devient beaucoup plus compliquée à appliquer lorsqu’on regarde ce qui avait précisément été reproché à Marian Gold.
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Mercredi 2 septembre, Alphaville publie un communiqué inhabituellement virulent. Le groupe explique que son concert prévu deux jours plus tard au Glücksgefühle Festival vient d’être annulé par l’organisateur et reproduit une partie du message qu’il affirme avoir reçu : le festival ne tolérerait « aucune thématique ou déclaration politique quelle qu’elle soit » sur ses scènes.

Marian Gold parle d’un « Maulkorberlass », littéralement une mesure imposant une muselière, et estime que la liberté d’opinion, de parole et de création artistique est en jeu. Alphaville annonce qu’il continuera à défendre « liberté, tolérance et démocratie ».

Glücksgefühle n’a pas contesté le fond de l’histoire. Dans le communiqué publié sur Instagram e festival explique au contraire avoir demandé au groupe de s’abstenir de « sujets socialement controversés et de discours politiques » sur scène.

Sa justification tient en trois mots devenus omniprésents dans sa communication : « GOOD VIBES ONLY ».

Le festival explique vouloir offrir au public un week-end pour oublier le quotidien et affirme que sa scène doit appartenir à la musique plutôt qu’aux affrontements politiques. Il insiste également sur le fait que cette règle ne viserait aucune orientation particulière : selon les organisateurs, Glücksgefühle est « complètement apolitique », que les opinions exprimées viennent de droite, de gauche ou d’ailleurs.

Tout commence réellement quelques semaines plus tôt à Hambourg

Le contexte permet de comprendre ce que recouvre ici le terme assez large de « politique ».

Le 18 juillet, Alphaville joue au Volksparkstadion de Hambourg dans le cadre de Die 80er Live, une autre production associée à l’organisateur Markus Krampe. Pendant Carry Your Flag, joué devant un drapeau arc-en-ciel, Marian Gold intervient face au public et évoque directement l’AfD. Selon le compte rendu publié le lendemain par n-tv, il déclare qu’il ne faut pas laisser, avec l’AfD, « les nazis nous prendre notre pays ». WDR rapporte de son côté qu’il s’est prononcé contre les tendances d’extrême droite et en faveur de la liberté, de la tolérance et de la démocratie.

C’est ce concert que les différents comptes rendus identifient comme l’origine du désaccord.

Dans son communiqué actuel, Glücksgefühle raconte avoir ensuite reçu des réactions de spectateurs mécontents, estimant que ces interventions avaient perturbé l’ambiance. Le festival affirme avoir demandé à Alphaville, avant une deuxième collaboration, de se concentrer uniquement sur la musique. Cette consigne aurait alors été respectée.

Un détail mérite d’être précisé : l’organisateur ne nomme pas cette deuxième date. Alphaville devait participer à Die 80er Live à Gelsenkirchen le 25 juillet, mais avait annulé pour cause de blessure de Marian Gold. Le groupe a en revanche bien joué Die 80er Live à Francfort le 8 août. Cette date apparaît donc comme la plus probable, mais elle n’a pas été explicitement confirmée comme telle par Glücksgefühle.

Avant le concert prévu au Hockenheimring, le festival dit avoir rappelé une nouvelle fois cette exigence. Cette fois, aucun accord n’a été trouvé. Alphaville a été retiré de la programmation.

Glücksgefühle avait déjà annoncé sa position avant l’affaire

La justification n’a pas été improvisée après la polémique.

Dans une interview accordée à SWR à la mi-août Markus Krampe déclarait déjà : « Je suis un grand opposant aux déclarations politiques dans un festival. »

Son raisonnement :des personnes ayant des opinions différentes se retrouvent dans le même public et viennent au festival pour passer un bon moment et oublier leur quotidien. Selon lui, la politique pourrait revenir « le lundi » une fois le week-end terminé.

Cette chronologie compte. Glücksgefühle n’a pas inventé son concept d’« apolitisme » pour justifier rétroactivement l’annulation d’Alphaville. Il applique une conception du festival qu’un de ses organisateurs avait déjà formulée publiquement. Reste à savoir si cette conception peut réellement fonctionner.

Que signifie une scène « apolitique » ?

Glücksgefühle établit une distinction assez claire : Marian Gold peut avoir les opinions politiques qu’il souhaite, mais le festival estime pouvoir définir ce qu’il exprime lorsqu’il utilise sa scène.

La distinction est défendable du point de vue d’un organisateur privé. Parler automatiquement de censure au sens juridique serait donc imprécis, d’autant que les conditions contractuelles entre les deux parties ne sont pas publiques.

Culturellement, la situation est moins simple.

Le précédent ayant déclenché le conflit n’était apparemment pas un appel à voter pour un parti lors d’un meeting déguisé. Il comprenait une prise de position contre l’AfD et l’extrême droite, associée à un morceau joué devant un drapeau arc-en-ciel. En classant ce type d’intervention parmi les sujets devant disparaître de la scène afin de préserver une ambiance consensuelle, le festival est malgré tout obligé de décider ce qui devient trop politique pour être entendu.

Et cette frontière risque d’être particulièrement difficile à maintenir ce week-end.

Le propre line-up du festival complique déjà la règle

La programmation officielle de Glücksgefühle comprend notamment Nura, Marteria, Zartmann et Culcha Candela, des artistes dont les œuvres ou les prises de parole publiques ont déjà abordé des sujets politiques. SWR soulignait notamment les engagements de Nura et Marteria dans son analyse du conflit.

Depuis l’annulation d’Alphaville, la question n’est d’ailleurs plus théorique.

Selon Express et Rolling Stone Germany, Culcha Candela a annoncé vouloir maintenir — et même accentuer — son message anti-AfD pendant le festival. Zartmann possède lui-même dans son répertoire un titre contenant une prise de position explicite contre le parti.

Glücksgefühle devra donc soit appliquer sa règle uniformément, soit expliquer quelles formes de discours sont finalement compatibles avec « GOOD VIBES ONLY ».

En voulant sortir la politique du festival, Glücksgefühle l’a installée en headliner

La réaction du milieu musical a été rapide.

Mercredi soir à Münster, Campino a consacré une partie du concert des Toten Hosen à l’affaire. Il a qualifié d’« absurde » l’exclusion d’un artiste pour des prises de position contre l’AfD ou Donald Trump. Marian Gold est ensuite apparu sur scène et a interprété Forever Young avec le groupe devant environ 25 000 personnes. Les Donots ont également apporté leur soutien à Alphaville. Peter Brings a déclaré que son groupe aurait refusé de jouer dans ces conditions s’il avait été programmé cette année.

L’épisode a donc produit exactement ce que Glücksgefühle voulait éviter : avant même le premier gros week-end de concerts, son rapport à la politique est devenu l’un des sujets centraux autour du festival.

Un organisateur peut évidemment vouloir offrir quelques heures d’évasion à son public. Mais un concert n’est jamais constitué uniquement des morceaux prévus dans une setlist. Les artistes parlent, choisissent ce qu’ils représentent et apportent avec eux une histoire qui ne disparaît pas lorsqu’ils franchissent l’entrée d’un festival.

Il reste enfin une distinction que le mot « apolitique » tend dangereusement à effacer. Le racisme, l’homophobie ou la xénophobie ne deviennent pas de simples « opinions comme les autres » sous prétexte qu’ils sont désormais défendus ou banalisés dans l’espace politique. Le droit allemand lui-même fixe des limites : l’incitation à la haine et certaines attaques contre la dignité de groupes sont pénalement réprimées, tandis que les motivations racistes, xénophobes ou liées à l’orientation sexuelle sont explicitement reconnues comme facteurs aggravants dans les infractions.

En 2026, nous avons peut-être tellement pris l’habitude de voir ces discours traités comme une opinion parmi d’autres que rappeler qu’ils visent directement les droits et la dignité d’autres personnes finit presque par être présenté comme la position “politique”. C’est précisément là que le « Good Vibes Only » nous met en rogne : mettre sur le même plan un discours qui attaque des personnes pour ce qu’elles sont et celui qui refuse cette attaque crée une fausse équivalence.

Un festival peut choisir de ne pas devenir une tribune partisane, mais demander à un artiste de ne pas dénoncer l’extrême droite, le racisme ou l’homophobie au nom de l’« apolitisme » raconte déjà quelque chose de la société que l’on considère acceptable sur sa scène. « Good Vibes Only » peut être un slogan. Dès qu’il devient une règle imposant ce qui peut ou non être dit entre deux chansons, il devient aussi une décision éditoriale.

Et Glücksgefühle va maintenant devoir montrer jusqu’où il compte l’appliquer.