Le 8 mai prochain, Boiler Room organise une nouvelle édition parisienne. L’événement promet, comme toujours, une programmation soignée et cette exposition mondiale qui a fait de la plateforme l’un des dispositifs de visibilité les plus puissants jusqu’à aujourd’hui.

Et pourtant… le boycott visant Boiler Room à la suite des révélations sur sa maison mère n’a jamais été officiellement levé.

Boiler Room appartient à Superstruct Entertainment, lui-même détenu majoritairement par le fonds d’investissement américain KKR. Les investissements de ce dernier, notamment dans des entreprises liées à l’industrie de défense et dans des secteurs associés à la politique israélienne, ont suscité ces derniers mois des appels au boycott dans plusieurs scènes électroniques internationales. Ces éléments sont publics et documentés. Ils ont entraîné des demandes de clarification et une mobilisation d’artistes et de collectifs qui considéraient qu’une cohérence éthique s’imposait.

Depuis, aucune annonce formelle n’est venue signifier que ces interrogations avaient été levées. La question n’a simplement plus été posée avec la même intensité.

L’argument du remplacement permanent

Si un artiste refuse, un autre prendra sa place. L’économie de la scène repose sur cette logique de flux et de rotation rapide. Les programmations se modifient, les remplaçants existent, les line-ups se réorganisent. Refuser ne bloque pas la machine. Cet argument est difficilement contestable sur le plan pratique. Mais il évite le fond du débat, qui ne porte pas sur l’efficacité d’un boycott individuel, mais sur la cohérence personnelle et collective.

Nous avons été informées que plusieurs artistes, que nous appréciions déjà pour leur travail et leur engagement, ont choisi de décliner cette édition parisienne par souci d’alignement avec leurs prises de position publiques, notamment leurs publications en soutien à la Palestine. Ils n’ont pas rendu ce refus public et nous respectons ce choix en ne les nommant pas.

Néanmoins, il est permis de s’interroger sur le silence qui entoure ce type de décision. Le terme de “virtue signaling” est souvent utilisé pour disqualifier toute prise de position visible, comme si afficher une cohérence était nécessairement opportuniste. Or, lorsqu’un discours public s’accompagne d’un acte concret, d’une perte réelle pour sa carrière dans le cas présent, il ne s’agit plus de posture mais de continuité. La transparence n’est pas toujours une stratégie car elle peut aussi être une manière d’assumer ses choix et de faire quelque chose de concret pour une cause.

On vous remet quand même les anciens et nouveaux lineups de la Boiler Room précédente :

LINEUP FINAL

Avant le boycott :

AVANT

À l’inverse, il serait trop simple de désigner des responsables individuels et d’alimenter des dynamiques de mise au pilori. Personne ne peut être contraint à se positionner publiquement. Une parole forcée devient rarement sincère et produit souvent l’effet inverse de celui recherché.

En revanche, il est légitime d’attendre d’une scène historiquement construite dans des espaces queer, racisés et marginalisés qu’elle ne considère pas les questions de guerre, de racisme, d’homophobie ou d’antisémitisme comme de simples sujets politiques extérieurs à elle. Ces réalités dépassent le cadre partisan. Elles touchent aux conditions mêmes d’existence de nombreuses communautés qui ont façonné la culture électronique.

Se retrancher derrière une neutralité systématique peut relever d’une volonté de préserver sa carrière. C’est compréhensible. Mais cela n’efface pas la dimension morale des enjeux.
Cela n’a rien de particulièrement surprenant lorsque l’on observe certaines dynamiques d’agence. Dans le passé, certain-es artistes appartenant à la même structure ont déjà choisi de ne pas se positionner publiquement lors de débats concernant la présence ou la banalisation de symboles et de discours d’extrême droite dans lers soirées. Là encore, chacun est libre de sa stratégie de communication. Mais ces silences successifs dessinent la ligne dune prudence constante dès que le terrain devient politique. On peut la comprendre comme une volonté de protéger des carrières. On peut aussi y voir une difficulté plus large du secteur à affronter frontalement des sujets qui dépassent la musique.

L’illusion de “l’opportunité d’une vie”

Boiler Room conserve une aura particulière dans l’imaginaire des DJs. L’exposition internationale, la diffusion virale des extraits, l’esthétique reconnaissable entre toutes participent à l’idée qu’il s’agit d’un moment décisif dans un parcours.

Il convient toutefois de nuancer cette perception. Une Boiler Room est avant tout un accélérateur de visibilité. Elle peut contribuer à augmenter un cachet ou à consolider une présence médiatique. En revanche, elle ne transforme pas fondamentalement une trajectoire artistique. Elle ne garantit ni une amélioration de la production musicale, ni un approfondissement du travail en studio, ni un engagement renforcé envers une scène locale. Le format d’une heure, pensé pour l’impact immédiat, ne permet pas toujours de déployer l’intégralité d’un univers artistique. Quant aux conditions financières, elles sont loin d’être exceptionnelles au regard de l’exposition générée.

En gros, l’enjeu principal reste la visibilité mais que vaut cette visibilité lorsqu’elle s’inscrit dans un contexte controversé ?

Il serait d’ailleurs incomplet de concentrer le débat uniquement sur les artistes. Les promoteurs et organisateurs qui accueillent et co-produisent ce type d’événements participent eux aussi à l’écosystème économique et symbolique qui les rend possibles. Programmer une Boiler Room n’est pas un acte neutre, c’est un choix stratégique qui engage une ligne artistique, une vision de la scène et une forme d’adhésion, au moins tacite, au modèle industriel qui l’accompagne. Là encore, il ne s’agit pas de distribuer des blâmes individuels, mais de reconnaître que la responsabilité est partagée. Les scènes locales revendiquent souvent une identité indépendante ou alternative ; il est donc légitime d’interroger la cohérence entre ce discours et les partenariats qu’elles choisissent de nouer.

Stratégie ou cohérence d’activisme

Il ne s’agit pas d’édicter une ligne de conduite universelle car chaque artiste évalue les risques et les bénéfices en fonction de sa situation, de son degré d’indépendance économique et de ses convictions.

Mais il serait réducteur de faire comme si la question n’existait plus. Le boycott n’a pas été formellement clos. Les interrogations sur la responsabilité des grandes structures de l’industrie culturelle demeurent. Certaines décisions de refus existent, même lorsqu’elles ne sont pas rendues publiques.

On le sait, laconcurrence est permanente et les opportunités semblent rares, il est donc tentant de considérer que toute exposition est bonne à prendre. Pourtant, la crédibilité artistique ne repose pas uniquement sur des images circulant sur les réseaux sociaux. Elle se construit dans la durée, à travers des choix qui dépassent la simple logique de la hype.

Le 8 mai, la soirée aura lieu. La salle sera pleine. Les caméras tourneront. Reste à savoir si la scène électro française souhaite continuer à dissocier systématiquement visibilité et responsabilité, ou si elle est prête à considérer que, parfois, la cohérence a aussi un coût.