
Opinion: Does Being Rich Help More Than Talent to Succeed in Electronic Music?
Hier, j’ai encore vu son nom sur un lineup. Et puis sur une sélection de tracks par un gros média. Et ça m’énerve. Parce que je sais comment il est arrivé là. Pas par des rumeurs ou des suppositions, mais par des accords financiers, des services payés, des portes ouvertes à coups de chèques.
Ce n’est pas une histoire isolée, ni une exception malheureuse. C’est un mécanisme connu, toléré, parfois même encouragé. Je l’ai vu en France, en Angleterre, en Espagne et en Italie…Différentes personnes, crews, clubs, labels… C’est partout si on creuse un peu, surtout à Paris.
Dans la scène électro, l’argent ne garantit pas le talent, mais il garantit l’accès aux scènes, aux médias, à la répétition de la visibilité.
Et ce qui me trouble le plus, ce n’est pas tant l’existence de ces pratiques que le silence qui les entoure. Comment peut-on dire aimer la musique techno, revendiquer ses valeurs, son héritage contre-culturel, et accepter que la réussite puisse s’acheter sans que cela ne pose problème ?
La scène aime se raconter comme un espace de mérite et de passion. Mais à force de confondre visibilité et valeur artistique, elle finit par reproduire exactement ce qu’elle prétend combattre.
Je vous avais parlé des influenceur-euses et népobabies qui sont propulsé-es sur les grosses scènes par leur nombre de followers ou leur parents? Et bien aujourd’hui on parle de ceux qui sont à mi chemin entre influ et népo : les riches.
Pourquoi ça fonctionne si bien dans le DJing et l’orga
Ce mécanisme fonctionne particulièrement bien dans le DJing et l’organisation de soirées parce que ce sont des pratiques où la frontière entre passion, travail et visibilité est floue. Contrairement à d’autres arts, il n’existe pas de moment clair où l’on entre officiellement dans le game. Pas de diplôme, pas de jury, pas de reconnaissance institutionnelle stable. On existe parce qu’on joue, parce qu’on est vu, parce qu’on circule.
Je n’ai jamais vu autant d’argent que depuis que je suis entrée dans la scène techno parisienne. De l’argent intégré, normalisé, silencieux et parfois ostantatore.
Je n’avais jamais côtoyé autant d’enfants de grandes richesses. Ce n’est pas une plainte, ni une dénonciation morale. C’est un constat. Pour la petite anecdote, la plupart de nos stagiaires chez Clubbing TV avaient des appartements plus grands que les nôtres, jeunes salariées. Ce n’était pas dit comme une provocation, ni vécu comme un privilège particulier, c’était simplement leur réalité.
J’ai été invitée dans des appartements situés sur les Champs-Élysées qui ne servaient qu’à organiser des afters. Dans des rooftops avec vue sur la tour Eiffel avec des tableaux qui valaient plus que tout ce que nous possedions. J’y ai croisé des enfants d’artistes renommés, de grandes fortunes françaises issues de l’industrie, des héritier-es de milieux culturels et économiques très installés.
Il y avait aussi des personnes un peu moins riches, mais tout de même très éloignées de toute forme de précarité. Des gens déjà propriétaires de leur appartement, qui se déplaçaient exclusivement en Uber, qui partaient systématiquement en vacances dans des hôtels cinq étoiles.
Un monde discret, rarement revendiqué, auquel on n’accède que lorsqu’on y est invité. La nuit a longtemps eu ce pouvoir de faire se croiser des personnes de milieux très différents. C’est l’un des fondements de la culture club. Un espace où les trajectoires sociales pouvaient se suspendre, où les corps, les idées et les désirs se mélangeaient. Nous étions presque à égalité, le temps d’une nuit… Aujourd’hui, ce mélange se réduit. Les prix augmentent, les filtres sociaux (ou parfois racistes et compagnie) s’installent, les codes se durcissent.
Lorsque l’argent devient une condition implicite pour exister dans la scène, en tant qu’artiste, organisateur ou même simple participant, ce sont ces frictions sociales qui disparaissent. Et avec elles, une partie essentielle de ce que la techno prétend encore incarner.
Et pour circuler, il faut du temps….
Être riche, dans ce contexte, ce n’est pas un détail. C’est pouvoir ne pas travailler à côté, ou pas trop. C’est pouvoir passer des journées entières à produire, à mixer, à chercher, à rater, à recommencer. C’est pouvoir s’acharner sur un projet artistique sans l’angoisse permanente du loyer ou du découvert. Là où d’autres doivent choisir entre créer et survivre, certains peuvent faire les deux sans compromis.
C’est aussi pouvoir investir très tôt. Acheter du matériel sans attendre, profs de mx ou de production (ou à défaut.. ghostproduction) voyager pour se montrer, accepter des dates mal payées, voire non payées, parce qu’elles sont bonnes pour le réseau. Rater un gig, enchaîner une soirée vide, sortir un track qui ne prend pas sans que cela ne mette fin à l’aventure. L’échec fait partie du parcours, mais tout le monde n’a pas les moyens de l’assumer longtemps.
À cela s’ajoute ce que l’on appelle pudiquement la structuration. PR, attaché-e de presse, manager, graphisme, D-A, campagnes sponsorisées. Rien de honteux en soi. Sauf que tout cela coûte cher, très cher, et crée une illusion de professionnalisme qui précède parfois toute reconnaissance musicale réelle. On ne remarque plus un artiste parce qu’il est singulier, mais parce qu’il est partout, bien présenté, bien entouré, bien relayé.
Ici, la visibilité crée la valeur, et non l’inverse, l’argent est devenu un accélérateur de légitimité. Plus on est vu, plus on est programmé. Plus on est programmé, plus on est perçu comme important. Et plus on est important, plus on est vu. Le cercle de la vie.
C’est de l’économie basique appliquée à une industrie culturelle qui continue pourtant de se raconter comme alternative.
Là où ça ne sent plus très bon
Le vrai problème n’est pas de dire que les riches réussissent. Ce serait une banalité sans intérêt et un peu aigrie. Le vrai malaise commence quand on accepte l’idée que le talent est souvent confondu avec la capacité à être vu assez longtemps pour qu’on finisse par croire qu’il est là.
Cette idée dérange parce qu’elle fissure des récits auxquels beaucoup tiennent. Les success stories selfmade, les parcours racontés comme des miracles individuels, les mythes de l’ascension purement MéRItOCrAtiQuE. Elle oblige à regarder autrement certaines trajectoires, non pas pour les disqualifier, mais pour en comprendre les conditions réelles.
Ça questionne aussi la notion de mérite dans une scène qui se veut alternative, inclusive, progressiste. Si l’accès est conditionné par l’argent, alors le mérite n’est plus seulement artistique. Il devient économique, social, parfois hérité.
Et puis, il y a le malaise plus intime. Et on esdt beaucoup plus à faire partie de cette tranche. Celle de celles et ceux qui ont bénéficié du système sans l’avoir consciemment voulu. Qui ont eu du soutien familial, du capital, des contacts, un filet de sécurité, et qui préfèrent ne pas trop y penser, parce que reconnaître cet avantage, c’est admettre que tout le monde ne joue pas à armes égales. Pourtant, admettre un privilège ne veut pas dire y renoncer, ni même d’en avoir honte, il s’agit seulement de ne plus jeter de la poudre aux yeux à celles et ceux qui n’ont pas eu ces chances.
Il est important de le dire clairement. Oui, il existe des artistes et des organisateurs riches et talentueux. Heureusement. Oui, l’argent ne garantit rien, il augmente les probabilités, il n’achète ni la sensibilité, ni la vision, ni la longévité artistique. Beaucoup échouent malgré les moyens.
Et non, ce texte n’est pas une attaque contre des personnes nommément désignées. C’est une critique structurelle. Du système, de ses angles morts,et de ses hypocrisies. Attaquer les individus serait facile, cathartique, un peu méchant mais stérile. Interroger les règles du jeu est autrement plus inconfortable, et plus nécessaire.
Et du coup?
Les conséquences sont visibles. La disparition progressive des petits clubs, incapables de rivaliser avec des structures financées avant même d’avoir une identité. La standardisation des lineups, où les mêmes noms circulent d’un pays à l’autre, portés par des stratégies de visibilité plus que par des prises de risque artistiques. La difficulté croissante pour les artistes locaux précaires, souvent brillants, souvent singuliers, mais trop occupés à survivre pour s’auto promouvoir comme il le faudrait.
Les organisateurs deviennent des marques avant d’être des passeurs de son. Les soirées des produits avant d’être des espaces d’expérimentation. Et la scène, lentement, glisse d’une contre-culture vivante vers une industrie policée, premium, rentable, mais de moins en moins subversive.
Personne ne prétend que la techno doit être pauvre pour être authentique. Ni que l’argent est en soi un mal. Mais refuser de voir comment il structure l’accès, la visibilité et la reconnaissance artistique, c’est se raconter une histoire confortable. Si la scène électronique veut rester un espace de contre-culture, elle va devoir arrêter de confondre accès et mérite.

