
La saison 2026 de la Kiesgrube devait s’ouvrir sur une image simple : un open air très attendu, Peggy Gou en haut de l’affiche, et le lancement de la 30e année d’un des spots électroniques les plus installés de la région. Deux jours plus tard, ce n’est plus la programmation qui circule, mais une vidéo TikTok accusant le club de discrimination à l’entrée. Depuis, la direction conteste, rembourse, temporise. Et se retrouve prise dans une question que toute la nightlife connaît, mais que peu de lieux aiment formuler franchement : à partir de quand une “door policy” devient-elle indéfendable ? English article HERE.
Le timing est mauvais, forcément. Vendredi 1er mai, Kiesgrube lançait sa Season 30 au Blankenwasser avec Peggy Gou, Dennis Cruz, Roman Flügel, Isabella et Sandilé. Dimanche, le club publiait déjà un communiqué pour rappeler qu’il défendait la liberté, la diversité et un espace ouvert à toutes et tous. Entre les deux, une vidéo TikTok avait commencé à tourner.
Dans cette vidéo, une visiteuse raconte qu’elle et ses amis ont été refoulés alors qu’ils avaient des billets. Elle précise que ses amis sont originaires du Sri Lanka. Elle dit qu’on leur a d’abord parlé de leur tenue. Puis elle affirme qu’un autre agent de sécurité lui aurait expliqué qu’il y avait déjà “trop de personnes noires” sur l’événement, raison pour laquelle ses amis n’auraient pas été laissés entrer.
C’est cette phrase-là qui a fait basculer l’affaire. Parce qu’à partir de là, on ne parle plus seulement d’un refus à l’entrée, chose banale dans le monde des clubs, mais d’une accusation très précise : celle d’un tri racialisé.
Kiesgrube nie cette version. Le gérant Marcel Oelbracht assure que la scène ne s’est pas déroulée comme cela. Selon lui, la jeune femme a immédiatement accusé le videur de racisme. Il affirme que celui-ci lui aurait alors montré le public déjà présent à l’intérieur pour lui faire constater sa diversité. Oelbracht ajoute que 90 % du personnel de sécurité aurait lui-même un parcours migratoire. Il rappelle aussi qu’un ticket ne vaut pas promesse d’entrée : selon lui, les refus peuvent être liés à l’alcool, à la drogue, au dress code ou à un comportement jugé problématique dans la file. Le club dit également avoir procédé au remboursement des billets et précise que la visiteuse aurait refusé un échange direct par la suite.
Le problème, c’est que cette défense intervient dans un contexte où la politique d’entrée du lieu est déjà formulée noir sur blanc. Sur les pages de billetterie liées à l’événement, la Kiesgrube précise que même avec un billet préacheté, l’entrée peut être refusée si une personne ne correspond pas au “vibe” ou au “caractère” du lieu. En cas de refus, le billet est remboursé. Juridiquement, le club se couvre. Culturellement, c’est plus compliqué.
Parce que c’est précisément là que le discours sur l’inclusivité commence à se tendre. Tant que la sélection reste abstraite, beaucoup de clubs arrivent à la faire passer pour une manière de protéger une atmosphère. Dès qu’un témoignage public décrit cette sélection comme discriminatoire, le vocabulaire change. Ce qui relevait jusque-là de la curation du public devient, aux yeux de beaucoup, un système opaque, arbitraire, potentiellement violent.
Kiesgrube n’est ni le premier ni le dernier lieu à se retrouver coincé dans cette contradiction. La plupart des clubs qui revendiquent une identité forte vivent avec cette ligne de crête : défendre un espace, filtrer une entrée, tout en affirmant que cet espace est ouvert. Sur le papier, beaucoup réussissent à faire tenir les deux ensemble. Dans la pratique, il suffit d’une scène filmée, racontée, partagée, pour que tout vacille.
C’est peut-être cela, au fond, que raconte cette affaire. Pas seulement un différend entre une cliente et un club, ni même une polémique de plus sur les réseaux. Mais un point de rupture de plus dans la vieille fiction des lieux “safe” qui continuent à fonctionner sur des critères profondément subjectifs. Qui entre, qui attend, qui ne “colle pas”, qui est jugé compatible avec l’image du lieu : ce sont des décisions très concrètes, prises très vite, souvent sans recours, et qui deviennent politiquement explosives dès qu’elles touchent à la race, à l’apparence ou à l’appartenance supposée.
À la Kiesgrube, la musique a brutalement cessé d’être le sujet principal. Et c’est souvent comme ça que les choses se passent aujourd’hui : un club peut programmer Peggy Gou, fêter trente ans d’histoire, parler de communauté, il lui suffit d’une vidéo de quelques secondes pour être ramené à une question beaucoup plus dure. Non pas qui joue ?, mais qui a vraiment le droit d’entrer ?

