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En Iran, organiser une fête, jouer de la musique, danser ou simplement s’habiller comme on le souhaite dans la rue peut exposer à l’arrestation, aux amendes et à différentes formes de violence. Malgré la surveillance, la guerre et une situation économique toujours plus difficile, une scène électronique continue pourtant d’exister. Elle est portée par des Iraniens passionnés qui refusent de laisser disparaître leur culture. La fête devient alors bien plus qu’un moment d’évasion. Elle représente l’un des derniers espaces où une génération peut encore rêver, se sentir libre et parfois pleurer une patrie meurtrie.

J’ai pu échanger avec une jeune Iranienne. Cet article raconte avant tout son histoire, mais aussi celle d’une partie de la jeunesse. À sa demande, aucun nom ni pseudonyme ne sera utilisé. Certains détails qui pourraient permettre de l’identifier ont également été volontairement écartés.

La musique fait partie de l’Iran

Elle naît dans le Sud-Ouest de l’Iran, dans une famille où la musique est présente. Comme dans beaucoup d’autres familles, cela fait partie des traditions :

« J’ai grandi dans une famille où la musique et la danse n’étaient jamais des choses qu’il fallait cacher ou dont il fallait avoir honte. Elles ont toujours fait partie de nos vies. Même lors des funérailles, nous disons au revoir aux personnes que nous avons perdues à travers la musique et la danse, avec l’idée que nous aidons leur âme à quitter ce monde en paix. C’est la culture dans laquelle j’ai grandi et j’en suis très fière. »

Elle rappelle ainsi une histoire et une culture quelque peu effacées. La musique occupait en réalité une place très importante dans la société iranienne. La pop, le rock, le cinéma musical et les orchestres modernes donnent naissance à des artistes comme Googoosh, Dariush, Hayedeh, Mahasti ou Kourosh Yaghmaei. Les femmes chantent à la radio, apparaissent à la télévision et montent sur scène, même si leur place reste traversée par des jugements moraux et des inégalités. À Téhéran, les cafés, les cinémas et les cabarets de Lalehzar participent à une vie nocturne.

La révolution et la mise en place de la République islamique, le 1er avril 1979, transforment la place de la musique dans la société iranienne. Les nouvelles autorités considèrent une partie de la production culturelle de l’époque du Shah comme le symbole d’une occidentalisation et d’une corruption morale qu’elles souhaitent faire disparaître. C’est toute une civilisation qui est enterrée. Les cabarets ferment, les concerts sont suspendus ou strictement encadrés et la pop iranienne disparaît des médias officiels. De nombreux artistes quittent le pays, tandis que d’autres sont contraints au silence. Les femmes ne peuvent plus chanter librement. La musique ne disparaît pas, mais seules les musiques traditionnelles restent, ainsi que les chants révolutionnaires.

Une scène difficile à observer

Cela fait plusieurs mois que je souhaite écrire cet article. Je cherchais des personnes qui accepteraient de me parler directement depuis l’Iran, souvent en vain. Certaines avaient peur, à juste titre. D’autres pleuraient leurs morts et ne trouvaient plus la force de danser.

Je remercie profondément notre interlocutrice pour son courage. L’échange que nous avons eu représente évidemment un risque pour elle. Si j’écris cet article, c’est pour parler des Iraniens. Pour se souvenir. Pour ne pas oublier celles et ceux qui continuent de vivre, de créer et de danser malgré tout, ni ceux qui ne le peuvent plus. Eux, mais aussi toutes les populations qui vivent aujourd’hui au milieu d’un conflit.

« Honnêtement, je peux dire avec certitude que la liberté individuelle n’a presque aucune signification réelle ici. Presque tout ce que nous faisons s’accompagne de peur, de stress et d’anxiété. Nous devons constamment réfléchir aux conséquences du simple fait d’apprécier quelque chose d’aussi normal que la musique. Mais malgré tout cela, nous n’arrêtons jamais d’essayer de vivre. »

Dans ces conditions, la discrétion, ce n’est pas l’esthétique underground que l’on connaît en Europe : c’est une mesure de protection.

Danser, c’est résister

C’est dans ce contexte que les contre-cultures se battent pour leur existence. En Iran, chaque fête est une rave, puisqu’elle est illégale et secrète. La scène underground ne se limite pas à la musique électronique, mais une partie de la jeunesse, dont notre interlocutrice, y trouve une échappatoire, celle-ci étant elle-même DJ. Pour elle, le son est le seul moyen de s’exprimer :

« Nous n’avons pas vraiment le droit de protester ici. Même lorsque nous voulons nous exprimer, nous devons souvent le faire discrètement, seulement pour nous-mêmes. Je me suis souvent retrouvée au milieu d’un dancefloor, entourée de musique et de gens, puis soudainement en train de pleurer à cause de tout ce que nous avons perdu, de tout ce qui nous a été refusé et de tous les rêves que nous avons dû mettre de côté. Parfois, la musique devient le seul endroit où ces émotions peuvent exister. »

Cependant, elle rappelle les risques liés au fait d’organiser ou de simplement assister à des soirées clandestines :

« Les risques sont très réels : l’arrestation, l’emprisonnement, de lourdes amendes et les châtiments corporels. La musique est la seule chose qui m’a toujours sauvée. Pour cette raison, je pense que cela vaut le risque. Mais cela ne signifie pas que ce n’est pas terrifiant. »

Selon elle, les participants comme les organisateurs, qu’il s’agisse de la plus petite soirée en appartement ou d’autres raves, ont compris l’importance de leur geste. Danser, ce n’est pas seulement oublier. Danser, c’est résister, même si ce n’est que pour soi.

« Les gens sont beaucoup plus conscients aujourd’hui. Ils sont mieux informés, plus connectés et ils comprennent beaucoup mieux pourquoi ces espaces sont importants. »

Lorsque je lui demande si elle connaît des fêtes qui ont viré au cauchemar parce qu’elles ont été démasquées, elle me raconte une réalité glaçante :

« Oui. Malheureusement, j’en ai entendu parler plusieurs fois. Beaucoup de mes amis étaient présents à certaines de ces fêtes et ils ont été traités de manière terrible. Il y a eu des violences psychologiques, des violences physiques et cela ne faisait aucune différence qu’ils soient des femmes ou des hommes. »

Un climat devenu encore plus incertain

Les conflits récents ont renforcé le climat anxiogène pour le peuple iranien. Notre interlocutrice ne donne pas ici de chronologie précise, mais elle décrit un changement net dans l’atmosphère.

« Nous vivions déjà sous d’innombrables restrictions et les conflits récents n’ont fait que rendre la vie encore plus difficile. Tout semble plus incertain maintenant. »

Le conflit armé de douze jours entre l’Iran et Israël a fait des victimes civiles et s’est accompagné d’une nouvelle vague de répression intérieure. Amnesty International rapporte que les autorités iraniennes ont profité du contexte pour multiplier les arrestations arbitraires et les interrogatoires.

Dans les informations complémentaires qu’elle souhaite transmettre, notre interlocutrice revient sur le sentiment d’abandon ressenti pendant les attaques :

« Je veux simplement demander aux personnes de tous les pays et de toutes les origines d’être la voix du peuple iranien. Pendant la guerre récente, il y a eu des moments où nous n’avions même pas de sirènes d’alerte aérienne pour nous prévenir que des missiles arrivaient. Nous avons été laissés complètement sans protection. »

Une jeunesse loin de l’image d’un pays figé

L’Iran est aujourd’hui enseveli sous le poids de la dictature, dans une image figée dans le temps depuis plusieurs décennies. Pour de nombreuses personnes à l’étranger, l’Iran apparaît principalement à travers son gouvernement, ses conflits et son programme nucléaire. La vie culturelle du pays reste beaucoup moins visible. Notre interlocutrice insiste sur le décalage entre cette représentation et la jeunesse qu’elle côtoie, ainsi qu’avec le quotidien des Iraniens :

« Je pense que beaucoup de personnes ont une image complètement différente de nous. Certaines supposent que nous sommes culturellement identiques aux pays arabes, mais l’Iran possède sa propre culture et sa propre identité. Les jeunes Iraniens sont incroyablement modernes. Ils apprennent constamment, ils s’adaptent et ils essaient de construire un avenir pour eux-mêmes, même si une grande partie de cet avenir leur a été retirée. Parfois, j’ai l’impression que les gens imaginent l’Iran comme un pays figé dans le temps. Mais honnêtement, si vous veniez à l’une de nos fêtes, vous pourriez oublier que vous êtes en Iran. La créativité, la mode, la musique, l’énergie : vous ne vous y attendriez pas. »

« Nous sommes toujours là »

À la fin de l’entretien, je lui demande quel message elle souhaite vous transmettre :

« S’il vous plaît, soyez la voix de l’Iran. Nous sommes épuisés. Nous ne demandons rien d’extraordinaire. Nous voulons simplement avoir la possibilité de vivre une vie normale, comme tout le monde. Malgré tout, nous sommes toujours là. Nous continuons à créer de l’art. Nous continuons à danser. Nous continuons à faire de la musique. Pas parce que la vie est facile, mais parce que c’est l’une des rares manières de nous rappeler que nous sommes toujours en vie. »

La scène électronique iranienne existe, la jeunesse iranienne existe. Elle ne peut pas seulement être décrite comme une scène festive, c’est certain. La fête est un enjeu bien plus complexe pour les Iraniens et pour les pays en conflit. Ce n’est pas un loisir, c’est le seul moyen de s’échapper. Elle ne peut pas non plus être réduite à un mouvement politique organisé. Elle est un espace culturel à part, pour vivre autrement. La musique revendique la liberté. La musique, c’est raconter une génération qui ne veut pas être seulement définie par la guerre ou par le pouvoir qui la gouverne. Une génération qui continue de danser, tout en sachant que la musique peut s’arrêter à tout moment.


Sources complémentaires : 

https://www.cambridge.org/core/journals/iranian-studies/article/gender-and-singing-in-pahlavi-soundscape-modern-feminine-culture-and-masculine-politics-in-the-age-of-popular-culture-vision-and-rumors-a-discussion-of-sensory-history-in-modern-iran/330D3F24C6DB73D76C5F63F163CA90C1

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