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Attaquer une Pride, c’est aussi attaquer un héritage culturel que les dancefloors ont contribué à construire.

De la même manière que la guerre devrait attaquer l’intégrité et l’humanité de chacun d’entre nous, aujourd’hui, nous sommes en deuil. Samedi dernier, lors de la marche des fiertés qui a eu lieu à Berlin, un événement tragique est survenu. Quelques heures plus tôt, dans la ville de toutes les libertés, tout le monde dansait. Puis, le bruit des sirènes a remplacé la musique. Un fourgon blanc a foncé dans la foule. Selon les autorités allemandes, le conducteur a ensuite poursuivi son attaque avec une arme blanche, probablement une machette. Une femme a été tuée, au moins vingt-neuf personnes ont été blessées, certaines grièvement. Le suspect, âgé de 21 ans et connu des services de renseignement pour sa radicalisation, a été retrouvé, puis abattu par la police au terme d’une vaste opération.

Ce sont les faits que vous connaissez. Mais que signifient-ils symboliquement ?

Qu’il ne faut jamais penser que nos droits les plus fondamentaux sont acquis. En un instant, tout peut s’écrouler : le temps, la lutte, les larmes et le sang qui ont déjà coulé pour enfin trouver une place dans la société. En un instant, on se souvient pourquoi il ne faut jamais cesser. L’obscurantisme, ce n’est pas qu’ailleurs : c’est partout.

Pour ne pas les oublier, et aussi pour leur rendre hommage à notre échelle, nous avons pensé qu’il était important de raconter cette histoire. Celle des luttes, mais aussi celle des dancefloors.

Car, avant d’être une fête populaire, une Pride est un héritage.

Les marches des fiertés trouvent leur origine dans les émeutes de Stonewall, survenues dans la nuit du 28 juin 1969 à New York. Ce soir-là, les clients du Stonewall Inn, un bar fréquenté par la communauté LGBTQIA+, refusent, pour la première fois, de subir une énième descente de police. Pendant plusieurs jours, la colère devient résistance. Un an plus tard naît la première Pride, accompagnée par le Gay Liberation Front (GLF), comme une manifestation politique destinée à réclamer le droit d’exister, tout simplement.

Ce détail n’en est pas un. Stonewall était un bar. C’était un lieu de célébration, un refuge pour les marginaux. La nuit avait tout à voir avec l’histoire de ces luttes, car elle abritait en elle des années de honte à se cacher pour être soi, pour aimer, pour faire la fête. Stonewall était seulement un bar, mais ce qu’il a créé, c’est la fête libre.

Flavia Rando, membre du GLF, raconte pour Radio France :

« (…) Nous avons aussi planifié des soirées dansantes, libérées de la mafia. C’était une énorme avancée pour nous. Pour la première fois, nous n’allions pas être contrôlées pendant qu’on s’amusait ! Des mafieux ont tout de même essayé de nous dissuader. Ils avaient peur que les bars perdent de l’argent… Qui voulait être dans un endroit où il y avait des lesbiennes ? Je ne peux pas vous dire le manque de respect, il n’y a aucun moyen d’exprimer cela. Des hommes armés sont venus à la porte, mais nous n’avons pas été dissuadées et, vous savez, quand des femmes se lèvent contre des hommes, les hommes sont si choqués ! Et, pour la soirée dansante, environ 200 ou 300 femmes sont venues, dont Susan Sontag. On a passé un moment merveilleux et c’était le début… Ensuite, on a formé un collectif, à côté du GLF, les lesbiennes radicales, et on a organisé des soirées dansantes, des lectures de poésie, des productions de théâtre, des installations d’art, ainsi que des marches et des manifestations. On ne s’arrêtait jamais ! »

L’histoire des droits LGBTQIA+ s’est aussi écrite dans la culture et dans la nuit

Aimer pouvait conduire à une arrestation, à un licenciement ou à un rejet familial. Les bars, les clubs et les pistes de danse représentaient souvent les seuls endroits où il était possible d’être soi-même. On venait y respirer et on y revenait toujours. C’est donc tout naturellement que la musique des marginaux s’est liée d’amour à eux, elle aussi grande marginale à l’époque.

Le disco d’abord, puis la house à Chicago, la techno à Detroit ou encore les premières raves européennes ne sont pas sortis de nulle part, dans un vide culturel. Ils sont nés dans des lieux où se retrouvaient les minorités : personnes homosexuelles, noires, latino-américaines ou transgenres. La musique faisait office de langage commun : cette fois, nul besoin d’être quelqu’un d’autre. Les luttes noires américaines et queer ont alors commencé à converger, toutes les deux liées par la dance music.

Didier Lestrade, journaliste, cofondateur d’Act Up et l’un des premiers chroniqueurs français de house music, le rappelle également dans cet entretien :

« La base, c’est le clubbing parce que les gays, comme les Noirs, se retrouvent plus facilement dans la société la nuit. Le club est un lieu où les gens ont des expériences très fortes, non seulement de découverte de musiques, mais aussi de rencontres et d’histoires d’amour. »

Il ajoute une phrase qui a une résonance particulière avec les événements actuels :

« La techno est complètement assimilée dans la culture gay, on le voit dans la Gay Pride. La house est un phénomène musical qui est arrivé avec le sida, qui l’a accompagné. L’arrivée du sida en France et le décollage de la house, c’est la même année : 1987. Les gens ont réalisé qu’ils souffraient de cette maladie en même temps qu’ils découvraient une nouvelle musique… et une nouvelle drogue qui fait oublier ce qu’on a, tout comme la house, ça fait oublier ce qu’on a. La house était là pour réconforter les homosexuels quand ils étaient vraiment attaqués. Danser, c’était une façon de se libérer, l’espace d’une nuit, des problèmes qu’on pouvait avoir dans la journée. »

À Paris aussi, cette mémoire existe.

Des lieux comme Le Queen, sur les Champs-Élysées, Le Gibus, Le Palace ou encore Le Pulp n’ont pas seulement accueilli des générations entières en quête de fête, mais surtout en quête de bien plus : de liberté. Ces lieux ont façonné une partie de la culture électronique française. Ils ont également façonné des vies.

Aujourd’hui, les festivals rassemblent des centaines de milliers de personnes, les DJ remplissent des stades et la musique électronique est devenue une culture mondiale. C’est une victoire. Mais nous n’oublions pas que, dans chaque club où nous pouvons danser, dans chaque rue où nous avons célébré la Pride, à Berlin, à Paris, à New York, certains ne le peuvent plus et que, dans certains pays, encore aujourd’hui, certains ne le pourront jamais. L’attentat de Berlin est une claque brutale : il nous rappelle que cette mémoire et ces luttes restent fragiles.

On répondra, à juste titre, par des enquêtes, des mesures de sécurité et des condamnations. Mais il faut continuer à raconter cette histoire. Celle des musiques électroniques. Se souvenir de Stonewall. Se souvenir des clubs. Se souvenir que la house, la techno et les dancefloors ont accompagné celles et ceux qui, pendant des décennies, n’avaient nulle part où aller, mais aussi nulle part où être. Protéger une communauté, c’est assurer sa sécurité, mais c’est aussi assurer sa mémoire.

Pour aller plus loin :

https://www.radiofrance.fr/franceculture/les-emeutes-de-stonewall-aux-origines-de-la-gay-pride-9530504#

https://www.bbc.com/news/articles/cevmdxz4872o

https://shs.cairn.info/revue-mouvements-2005-5-page-22?lang=fr

Photo Cover : @csd.berlin.pride

Additionnal photos : @csd.berlin.pride, Wikimedia Commons