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Pourquoi les clubbers et les ravers choisissent de plus en plus une communauté, une scène et une expérience avant de choisir un DJ.

Ce titre n’est pas de nous. On l’a tous vu passer plusieurs fois dans nos feeds, souvent posé sur une vidéo de dancefloor en sueur en mode grande vérité universelle. Et on s’est tous sûrement dit : « c’est tellement vrai ». Mais qu’est-ce que ça veut vraiment dire ? Et surtout, qu’est-ce que ça dit de nous, de nos soirées et de ce qu’est devenue la scène électronique ? On s’est dit qu’on allait décortiquer un peu le truc à notre manière.

Il faut déjà dire une chose : aujourd’hui, à Paris comme ailleurs, sortir sans connaître le line-up, ou au moins un des DJs qui va jouer ce soir-là, c’est souvent accepter de miser vingt balles (et on est gentils avec les vingt balles)  sur la possibilité de passer une bonne soirée de merde. Ou alors exactement l’inverse : tomber sur trois artistes inconnus, prendre une claque et pouvoir expliquer le lendemain à tous ses potes que, personnellement, on ne regarde jamais les line-ups. Chacun sa manière de gagner du capital social.

Pour beaucoup de gens qui sortent peu, la question ne se pose même pas vraiment. Une soirée, c’est un budget, du temps, parfois une heure de transport aller et retour. Alors quitte à sortir, autant voir quelqu’un qu’on connaît, quelqu’un qu’on suit er quelqu’un qu’on admire. Le headliner reste une assurance. 

Et du côté des organisateurs, le problème est exactement le même. Faire exister un événement sans s’appuyer sur une affiche identifiable est devenu compliqué. Un gros nom vend des billets. Il rassure les salles, les partenaires et le public. Dans une industrie où tout le monde se bat pour quelques heures d’attention, le nom reste probablement l’un des outils marketing les plus efficaces.

Alors qu’est-ce qui peut encore faire de l’ombre à un gros nom ? Pas grand-chose. À part la communauté.

Le lieu aussi, parfois. L’identité d’un collectif. Une réputation. Une ambiance dont on a entendu parler. Une manière de faire la fête qu’on sait qu’on ne retrouvera pas ailleurs. RAW avait par exemple remis cette mécanique en avant avec RAW XXS : petite capacité, line-up secret, promesse d’une expérience plus intime. Volonté sincère de revenir à quelque chose de plus brut ou argument marketing parfaitement calibré autour du fantasme de la « secret rave » ? Probablement un peu des deux.

Parce qu’on en a vu passer, des secret raves. Des soirées underground avec billetterie early bird, contenu sponsorisé et aftermovie en 4K. À force, le mot underground a été utilisé tellement souvent qu’il est parfois devenu un peu ridicule. Parce que l’underground, et bah s’il l’était on n’en entendrait même pas parler. 

Mais derrière tout ça, il y a le désir de toute une génération :  retrouver une expérience.

Une génération qui semble nostalgique d’une époque qu’elle n’a, pour la plupart, jamais connue. Les années 90, les hangars, les numéros de téléphone qu’on appelait pour récupérer une adresse. On a soif des histoires de nos aînés, on a envie de galère, on cherche la rave à tout prix. (Pour la filmer). Bref on est pleins de contradictions. 

Évidemment, cette époque est largement fantasmée. Les années 90 n’étaient peut-être ni plus pures, ni plus égalitaires, ni débarrassées du business ou des problèmes qui accompagnent la fête. C’était différent, et ça dépendait des endroits. Comment maintenant. La fête dépend des gens présents la fabriquent.

Silhouettes of concert crowd in front of bright stage lights

Un peu puriste ? 

Comme une petite fille qui n’aime plus le rose par esprit de contradiction, on déteste le commercial. On déteste la hard techno, parfois à juste titre, notamment vu les penchants politiques assumés des communautés qui s’y trouvent. La présence de mascu torse nus sans parler du subversif vendu en harnais et autres accessoires. Pour certaines personnes, chercher une communauté c’est chercher la sécurité dans une soirée. Une communauté peut remplir exactement la même fonction qu’un gros nom : elle rassure. Mais pas de la même manière. Quand toi tu veux l’assurance d’une bonne soirée, d’autres cherchent l’assurance que la soirée ne va pas mal tourner. 

Tu sais quel public tu risques de retrouver, ou justement quel public tu ne risques pas de retrouver. 

Tu paies aussi pour rejoindre, pendant quelques heures, un groupe dont tu as envie de faire partie. C’est beaucoup plus sociologique qu’on ne le pense. Émile Durkheim parlait d’« effervescence collective » pour décrire ces moments où un groupe réuni produit une intensité émotionnelle qu’un individu ne pourrait pas générer seul. Il ne parlait évidemment pas des caves parisiennes à cinq heures du matin, mais l’idée fonctionne plutôt bien. La foule produit le rituel. 

A force de fuir le commercial, est-ce qu’on a pas créé un entre soi ? 

Mais dès qu’on commence à rechercher un public précis, on commence aussi à rechercher une scène précise. Des codes, un style de musique . C’est là aussi qu’on sait que la scène est fragmentée. Il faut arrêter de parler de « la scène techno » comme s’il s’agissait encore d’un ensemble homogène. Il suffit de regarder les programmations, les collectifs et les publics pour voir qu’elle est éparpillée. Hard techno, hardgroove, hypnotic, trance, schranz, industrial, minimal, scènes queer, collectifs vinyl-only… autant de communautés que de styles qui ne se mélangent que rarement. 

Ces micro-scènes finissent par produire leurs propres codes. Et c’est normal. Évidemment, il y a quelque chose de profondément rassurant là-dedans. Dans ce cas, l’entre-soi ne signifie pas nécessairement fermeture. Il peut être une condition de la liberté.

Mais il faut aussi accepter de regarder l’autre face du phénomène. L’entre-soi peut très vite devenir un outil de distinction. Plus une scène construit des codes précis, plus elle produit aussi des moyens de reconnaître ceux qui ne les maîtrisent pas. On finit par distinguer les « vrais » ravers des touristes, la « vraie » techno de celle jugée trop commerciale, ceux qui connaissent le DJ depuis cinq ans de ceux qui viennent de le découvrir sur TikTok. Il existe toujours une façon de montrer qu’on était là avant, qu’on sait mieux ou qu’on appartient davantage à ce groupe. Elle est loin l’utopie de la techno pour tous.

Mais c’est une réalité, on est devenus super snob  

Il suffit de regarder la manière dont une soirée est promue aujourd’hui : corps en sueur, foule passionnée, looks ultra branché…Ce qu’on vend c’est aussi la possibilité de rejoindre cette foule-là.

Sarah Thornton avait déjà décrit ce phénomène dans les années 1990 avec la notion de capital subculturel. Dans les cultures club, certaines connaissances, certains goûts ou certains comportements apportent du statut précisément parce qu’ils permettent de se distinguer du mainstream. Cette recherche de liberté et d’intimité, de connexion avec une foule, appartenir à cette communauté, c’est aujourd’hui comme ça qu’on se distingue. Ça passe aussi par une hiérarchie des genres, aujourd’hui, écouter de la vraie techno et connaître les soirées stylées et les gens importants c’est écouter de la groove.  C’est pas une critique c’est une observation très facile à comprendre. Ce style est le représentant en chef de l’underground et du subversif, et le roi de la communauté qui écoute de la “vraie techno”.

Nous avons créé de petites communautés pour échapper à une industrie jugée trop standardisée et nous avons parfois fini par reconstruire, à notre échelle, des frontières tout aussi rigides. On critique volontiers la logique VIP des grandes productions, mais savoir qu’on connaît quelqu’un à l’entrée qui va nous donner un accès backstage reste une forme de privilège. On refuse l’uniformisation du mainstream, tout en adoptant parfois tous la même manière de danser, de s’habiller, les mêmes références, les mêmes afters…Ce n’est pas nécessairement une hypocrisie. C’est assez inévitable.

Mais du coup … oui la foule est le nouveau headliner, parce que maintenant,   cet entre soi, c’est le premier argument de vente. 

Une industrie qui vendait des noms instaure aujourd’hui la vente d’appartenances. Et l’appartenance, contrairement au cachet d’un DJ, ne se négocie pas de la même façon : elle se cultive, se travaille, se façonne sur la durée, un collectif qui met des années à construire sa communauté a très bien compris ça. C’est aussi une question de pouvoir. Choisir une scène plutôt qu’un nom, c’est déplacer la valeur du talent individuel vers le groupe qui l’entoure, et donc vers ceux qui savent fabriquer du collectif : les collectifs, les crews, les résidents, les gens qui tiennent la porte. Ce sont eux qui, de plus en plus, décident qui rentre et qui reste dehors.

Reste une question : Est-ce qu’on a simplement remplacé une élite du line-up par une élite du bon goût ?