Le mot bienveillance a fini par faire complètement partie de la communication des clubs, des collectifs, des DJs, des médias et des créateurs de contenu. On le retrouve dans les chartes, les descriptions d’événements, les publications Instagram et les prises de parole qui accompagnent désormais une grande partie de la vie nocturne. À première vue, difficile d’y voir autre chose qu’une évolution positive. En revanche, lorsque le mot prend la place des actes qu’il était censé désigner et devient une manière commode de se donner une image accueillante sans avoir à démontrer ce qui est réellement mis en place pour protéger les publics, on y voit un gros problème.
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Pourtant, la réflexion autour de la sécurité en soirée ne vient pas de nulle part. Bien avant que la bienveillance ne devienne un élément de langage, des assos, militant-es, des collectifs queer, des acteur-ices de la réduction des risques et des personnes travaillant sur les violences sexistes et sexuelles avaient commencé à documenter et alerter ce qui se passait dans les espaces festifs. Leur travail a contribué à imposer des questions que l’industrie préférait souvent laisser de côté et à développer des outils concrets. Consentis, créée en 2018, forme par exemple des professionnel-les de la nuit et travaille sur des protocoles de prévention, de signalement et de prise en charge. Créer un environnement plus sûr demande des compétences, du temps et des responsabilités clairement établies. Ah et aussi des subventions, et avec le climat électoral ambiant, il va falloir surement se débrouiller autrement.

L’usage actuel du mot bienveillance peut parfois sembler creux. Lorsqu’un organisateur l’inscrit dans sa charte mais n’a prévu aucune procédure en cas de signalement, le terme ne protège personne. Lorsqu’un club communique abondamment sur ses valeurs sans que les équipes sachent vers qui orienter une victime ou comment réagir lorsqu’une situation dégénère, la promesse reste essentiellement esthétique. Il faut se demander ce que le lieu est réellement capable de faire lorsque cette bienveillance implique de prendre une décision difficile. Et par expérience, on est malheureusement très souvent déçues.

Car la sécurité en soirée suppose parfois, enfin souvent, de créer du conflit. Protéger quelqu’un peut signifier confronter un comportement, demander à une personne de quitter les lieux, remettre en cause une décision interne ou prendre au sérieux un témoignage qui dérange. L’idée selon laquelle un espace accueillant serait forcément un espace où personne n’est jamais froissé est dangereuse et laisse la place à celles et ceux qui sont responsables de se dédouaner de certains comportement.

Nous avons vécu un cas pratique de ce point lors d’une discussion organisée pendant la Paris Electronic Week en 2025 autour de la hard techno. Lorsque Clubbing TV avait interrogé la présence de symboles et de personnes associées à l’extrême droite dans certaines soirées, l’une des réponses rapportées avait été : « Arrêtons la hate les uns envers les autres, tout le monde est bienvenu. » La réponse paraît généreuse et bienveillante mais elle ne répond pas du tout à la question posée. Dire que tout le monde est bienvenu ne permet pas de savoir ce qu’un lieu fait lorsqu’un comportement raciste, homophobe, transphobe ou violent met directement une partie du public en insécurité. L’ouverture n’a de sens que si elle s’accompagne de limites et de la capacité à les faire respecter. Il faut de l’action plus que des mots!

C’est là que la bienveillance commence parfois à servir un autre rôle qui est d’empêcher la critique. Sur les réseaux, il suffit régulièrement qu’une pratique professionnelle, une programmation, un conflit d’intérêts ou une dynamique de pouvoir soit questionnée pour que la discussion se déplace vers la manière dont cette critique pourrait générer de la négativité ou du harcèlement.
Surtout lorsque l’on critique les inluenceur-euses ou les DJs qui refusent de prendre position contre les idéologies d’extrême droite.
La question du harcèlement est évidemment sérieuse, mais elle ne peut pas servir à rendre toute critique du fonctionnement de la scène suspecte. Interroger la place accordée à certains profils, le rôle du réseau et de l’argent dans les bookings, la manière dont une orga gère les vss ou les contradictions entre son discours et ses pratiques ne revient pas à appeler à s’en prendre individuellement aux personnes concernées.

Tout ça profite surtout à ceux qui ont intérêt à ce que certaines discussions restent limitées. Il est beaucoup plus simple d’appeler à la bienveillance que de répondre sur les choix d’un lieu face à des comportements problématiques. Le mot devient alors une manière de ramener la conversation sur le ton employé plutôt que sur le fond du sujet. On demande à ceux qui interrogent le système de mieux choisir leurs mots pendant que les mécanismes qu’ils dénoncent continuent à fonctionner exactement comme avant.

La scène a également beaucoup utilisé la notion de bienveillance lorsqu’elle a commencé à être davantage confrontée publiquement aux violences sexistes et sexuelles. Là encore, certaines discussions nécessaires ont parfois été déplacées vers des débats plus confortables autour de la réputation des personnes accusées, du risque de cancelculture ou de la violence des réseaux sociaux. Ces sujets peuvent évidemment être discutés, mais ils ne devraient pas faire disparaître la question initiale. Quelles structures existent pour recueillir les signalements, protéger les personnes concernées et empêcher que les mêmes situations se répètent ? Lorsqu’un milieu se préoccupe davantage du risque réputationnel d’une accusation que des conditions qui permettent aux violences de continuer, le vocabulaire de la bienveillance finit par perdre tout son sens.

Il en va de même lorsqu’on parle de discriminations ou de la présence de l’extrême droite dans certains espaces festifs. L’idée que « tout le monde doit pouvoir faire la fête » semble difficile à contester tant qu’elle reste abstraite. Elle est beaucoup plus complexe lorsque certaines idéologies ou certains comportements ont précisément pour conséquence de faire fuir d’autres personnes. L’inclusivité ce n’est pas seulement ouvrir une porte à toutes. Ca implique aussi de réfléchir aux conditions dans lesquelles chacun peut réellement rester derrière cette porte sans devoir accepter des comportements qui le mettent en danger.

Le terme est également utilisé lorsqu’on critique les transformations économiques de la scène. Lorsqu’on questionne le népotisme, l’arrivée de profils déjà très visibles qui brûlent les étapes ou la place croissante du personal branding dans la programmation, la réponse consiste parfois à rappeler qu’il faut être bienveillant avec les personnes concernées. Là encore, personne ne devrait subir de harcèlement pour avoir obtenu un booking, mais ce principe n’interdit pas de s’intéresser au fonctionnement qui a rendu ce booking possible. Une industrie culturelle doit pouvoir être interrogée sur ses rapports de pouvoir sans transformer toute critique structurelle en attaque personnelle.

La véritable difficulté tient sans doute au fait que la bienveillance est devenue un concept suffisamment vague pour pouvoir être utilisé dans presque toutes les situations. Elle peut désigner la protection d’une victime comme la protection d’une réputation, l’accueil d’un public minorisé comme le refus d’exclure quelqu’un dont le comportement pose problème. Tant que le mot n’est pas accompagné d’engagements précis, chacun peut lui faire dire ce qui l’arrange.
C’est pour cela qu’il serait sans doute plus utile de parler davantage de responsabilité, de prévention et de safety. Ces notions obligent à quitter le terrain facile des intentions. Un lieu réellement sérieux sur ces questions doit être capable d’expliquer comment ses équipes sont préparées, ce qui se passe lorsqu’un incident est signalé et qui prend la décision lorsque la sécurité d’une personne exige une intervention. Cela demande davantage qu’une charte publiée sur insta, mais c’est ce qui permet de distinguer une politique réelle d’un argument de com.

La bienveillance a encore sa place dans la fête, et encore heureux. Elle devrait simplement retrouver son sens initial qui était de permettre aux personnes de se sentir respectées et protégées plutôt que demander à tout le monde d’éviter les conversations qui dérangent. Dans un milieu où les rapports de pouvoir, les violences et les discriminations existent comme ailleurs, créer un environnement plus sûr suppose parfois de prendre position, de poser des limites et d’assumer qu’elles ne feront pas plaisir à tout le monde. Et à la veille d’élections décisives en France, on aimerait voir un milieu un peu plus impliqué…