Mais c’est quoi, au juste, l’underground ?

Historiquement, ce n’était pas une stratégie marketing mais une nécessité. La house à Chicago, la techno à Detroit, la drum&bass dans les raves britanniques. Ces scènes étaient marginales, ignorées, parfois méprisées.
À Detroit, Juan Atkins décrivait la techno comme une musique futuriste née d’une ville industrielle en déclin, une « high-tech soul » forgée dans la marginalité.

Donc, l’underground, au départ, n’était pas une identité figée, c’était une condition de départ pour tous les DJs.

Avec le temps, l’underground est devenu une posture, un drapeau, une bio instagram. Parfois même un outil de distinction sociale, plus c’est niche, plus c’est noble.

Mais peut-être qu’il faut prendre un peu de recul.

Les DJs ne sont pas des archétypes mystiques, ce sont des êtres humains. Des gens qui vieillissent, qui ont des familles, qui veulent un certain confort ou qui veulent aussi profiter. On accepte qu’un réalisateur passe du cinéma d’auteur à Hollywood. On accepte qu’un chef ouvre un restaurant gastronomique après des années en cuisine associative. Mais un DJ qui passe de warehouse 400 personnes à club VIP 2 000 personnes devient suspect ?

Être vraiment underground, aujourd’hui, c’est presque une forme de militantisme. Et le militantisme a un coût. Moins de revenus. Plus de risques. Une exposition plus fragile. La possibilité d’être blacklisté. Une pression constante, comme ne pas décevoir le grand public, mais surtout ne pas décevoir la scène puriste, qui pardonne rarement l’erreur (comme chez les activistes). L’underground peut être un espace de liberté incroyable, mais aussi un espace de surveillance morale intense.
On vous le rappelle, vous n’avez pas besoin d’être underground!

Les pionniers n’avaient pas choisi d’être underground, ils étaient dans des niches parce que ces musiques étaient nouvelles, marginalisées, souvent issues de communautés noires, queer, working-class. Si la techno de Detroit avait eu TikTok en 1988, elle aurait peut-être explosé mondialement en trois mois. L’underground était un contexte et pas un vœu de pauvreté. Alors oui, aujourd’hui, certains DJs jouent dans des clubs VIP, prennent de gros cachets, tournent dans des festivals massifs. Est-ce que c’est forcément une trahison ?

Pour nous : non.

Enfin, tant que les valeurs tiennent encore debout. Le bon son. Le respect du public. Une forme de pluralité. Une cohérence artistique minimale. Tu peux jouer devant 300 ou 30 000 personnes, si la sélection est sincère et que l’intention reste alignée, la taille ne définit pas la trahison.

On peut aussi accorder un peu de répit à celles et ceux qui ont donné pendant quinze, vingt ans. Qui ont joué pour 200 euros et des bières tièdes. Qui ont construit des scènes locales, soutenu des collectifs, porté des mouvements quand personne ne regardait. On peut comprendre l’envie, à un moment, de getting the most out of it. Beaucoup de ceux qui critiquent ont donné bien moins.

Mais attention à ne pas tout mélanger, quitter l’underground ne veut pas dire trahir la scène.
Utiliser l’underground comme image tout en faisant l’inverse dans la réalité, c’est autre chose.

Voici une liste non-exhaustive de ce qui n’est pas dans notre sujet :
Prendre des cachets qui rendent les tickets inaccessibles tout en se revendiquant anti-système.
Faire des photos dans son stud tout en bossant avec des ghost producers.
Brandir la pureté en façade tout en alimentant des logiques d’exclusion ou de spéculation.

Selon nous, le problème n’est pas la croissance mais l’hypocrisie.