Nous savons déjà ce que vous allez nous répondre…. Produire un évent coûte cher car il faut payer les équipes, les techos, les DJs, la sécu, le lieu, les VHRS, la com etc etc… Oui.
Nous travaillons en effet dans cette industrie depuis assez longtemps pour savoir qu’un évent ne s’organise pas avec deux prises et de la bonne volonté!
English article.

MAIS. On sait aussi qu’il existe des évents et organisateur-ices (clubs, festivals etc…) qui sont capables de proposer des prix justes et bizarrement, assez souvent, les soirées qu’on y vit sont bien meilleures que celles avec des énormes prods ou juste avec un ticket d’entrée outrageusement élevé.

On a toustes fini par accepter l’idée qu’une soirée chère serait forcément meilleure. Pourtant, quand on repense à celles qu’on a vraiment aimées, les plus grosses productions ne sont pas toujours les premières qui nous viennent à l’esprit. Et avant de se souvenir de l’effet wow, qui coûte très cher, on se rappelle surtout d’une soirée surbookée, d’un soundsystem médiocre, de files d’attente interminables ou d’une bouteille d’eau vendue à prix d’or.

@americanfille

This is scary no water at keinemusik in Paris in 30 degrees heat #keinemusikparis #paris #keinemusik

♬ original sound – Amanda Rollins

Quand on y pense, les plus grosses productions actuelles continuent de s’inspirer d’events qui, à l’époque, étaient organisés avec très peu de moyens. Ce sont pourtant ces soirées qui ont créé de nouvelles scènes, fédéré de véritables communautés et donné naissance aux mouvements dont l’industrie exploite tout ce qu’elle peut. Si ces soirées ont réussi à marquer autant de monde sans claquer tant d’argent, comment en sommes nous arrivées à considérer qu’il fallait désormais dépenser autant pour faire la fête?

Pourquoi avons nous autant normalisé la richesse des DJs?

Oui les DJs doivent être payés. Mais c’est quand même dingue que lorsqu’on râle sur ce sujet, la majorité des gens qui râlent le font pour les DJ millionnaires plus que pour les artistes locaux sous payés.
Et pourtant vous en avez un qui, certes vend des tickets (mais à qui…?), en face d’autres qui viennent plus tôt, font de la promo sans que ça soit imposé sur le contrat, le tout pour 200 balles…

À quel moment avons nous trouvé ça normal au point de le défendre autant?

On parle de certain-es DJ comme s’iels étaient devenu-es riches parcequ’iels le méritaient? Mais si une personne de 20 pijes ou totu juste arrivée sur la scène devient millionnaire en faisant des sets, il faut bien que cet argent vienne de quelque part. Et spoiler, si cette personne est un-e producteur-ice, c’est pas les streams…
Il vient des cachets, donc des orgas, donc de…. VOUS! Il est souvent compensé par le prix des bouteilles, des tables VIP et de tout ce que l’on facture au public dès qu’il est entré.

Vous avez participé à cette fortune chaque fois que avez lâché 60balles pour voir un DJ jouer 1 heure.

Il y a d’ailleurs une incroyable hypocrisie dans notre rapport à la richesse. On trouve indécent qu’un patron gagne beaucoup plus que ses salariés (et à juste titre), mais le silence est total lorsqu’une star touche en une heure ce que les équipes présentes depuis trois jours ne gagneront pas en plusieurs années. Et l’argument de l’emploi tient encore moins, car derrière un très gros DJ, il y a certes une équipe, mais rarement des centaines de salariés dont il faut financer les postes. On accepte pourtant beaucoup plus facilement sa fortune parce qu’il nous procure du plaisir. On préfère protéger le cachet de l’artiste que l’on aime plutôt que se demander combien de personnes partageant exactement le même amour pour cette musique resteront dehors parce qu’elles ne peuvent plus se la payer.

On ne dit pas qu’un artiste connu devrait être payé comme quelqu’un qui débute. Simplement, pourquoi devrions nous considérer comme indispensable l’enrichissement sans limite d’une poignée de DJs, de bookers et de managers. « Il faut bien payer les artistes » ne peut pas servir de réponse à tout, surtout quand la plupart des artistes du lineup sont justement très peu payés.

On pourrait aussi parler des events qui annoncent fièrement des budgets techniques titanesques alors qu’une partie du public n’en demandait pas tant. Peut-être qu’un bon système son, un espace où danser et des toilettes en nombre suffisant feraient déjà l’affaire. À force de vouloir produire des images spectaculaires pour les réseaux, on fait payer au public une production conçue pour être regardée sur un téléphone.

Les gros DJs ont beaucoup plus de pouvoir qu’ils ne le disent

À CHAQUE fois qu’on parle du prix des billets, on nous explique que les DJs n’y sont pour rien. Le promoteur décide du tarif, le booker négocie le cachet, le DJ vient jouer. Chacun renvoie la responsabilité au suivant et, à la fin bah, personne n’est responsable des 75€.

Sauf qu’un gros DJ peut négocier presque tout. Son slot sur la timetable, la taille de son nom sur le flyer, son matériel, le nombre d’étoiles de son hôtel, la marque de la voiture qui viendra le chercher, son dîner, le nombre de guestlists etc etc…

Il pourrait donc bien aussi demander : « Au fait, c’est combien le prix d’entrée?»

Un artiste peut adapter son cachet à un projet qu’il veut soutenir. Cela se fait déjà. Certains acceptent moins pour un club auquel ils sont attachés, une cause, une petite jauge ou un événement qu’ils considèrent important. Ce qui est présenté comme un montant absolument incompressible devient parfois très flexible lorsque l’artiste y trouve un intérêt.

Alors oui, un DJ très connu pourrait imposer un tarif maximal pour ses billets. Il pourrait demander qu’un certain % de la jauge soit accessible à bas prix comme les tarifs solidaires par exemple. Il pourrait au moins poser la question. S’il ne le fait pas, c’est parce que le système lui convient.

Cela n’innocente évidemment pas les orgas qui augmentent leurs prix dès qu’ils pensent pouvoir le faire. Mais cette habitude de présenter les DJ très puissants comme de petits êtres vulnérables, entièrement soumis à leurs agents et sans aucun contrôle sur leur carrière, devient extremement fatigante.

Les pauvres ont déjà disparu de beaucoup d’évènements

Ça a commencé par les festivals qui sont devenus des vacances que l’on prépare plusieurs mois à l’avance. C’était déjà le cas pour Tomorrowland mais ca l’est maintenant aussi pour la majorité des festivals DJ en europe.
Aujourd’hui, le même modèle arrive dans les clubs. Quand l’entrée dépasse les 20 euros (ce qui est déjà un budget mais soit…) il faut compter les drinks, le transport (surtout le VTC au retour si tu es une femme), ça monte très très vite.

Beaucoup de gens ne peuvent plus sortir chaque semaine. Iels choisissent une date par mois, ou moins, et vont naturellement vers le nom qu’iels connaissent déjà. Quand une soirée représente une vraie part de ton budget, tu prends moins facilement le risque d’aller écouter dezs artistes dont tu n’as jamais entendu parler.
Cette hausse des prix renforce donc aussi la domination des headliners. Les événements ont besoin de noms connus pour vendre leurs billets chers et les billets deviennent encore plus chers parce qu’il faut payer ces noms. On tourne en rond et on appelle ça le marché.

Les collectifs locaux sont priés d’être bien patients et dociles à côté de ça.

« Si tu ne peux pas te le payer, n’y va pas »

C’est l’argument qui nous agace le plus. Est ce que c’est le festival de votre père ou quoi?
Qui a décidé quela musique électro appartenait à celles et ceux ui peuvent payer le plus? Un soldout ne prouve rien du tout de la qualité de la soirée, ça prouve juste qu’on a trouvé suffisamment de personnes assez riches ou déterminées pour accepter ce taro.

Le plus cynique c’est de voir notre scène réclamer une reconnaissance culturelle. Parcequ’on veut sauver des lieux, avoir des subventions etc… Tout d’un coup, la scène redevient un patrimoine collectif née de communautés marginalisées et porteuse d’une histoire politique!

Il va falloir choisir. On ne peut pas utiliser son histoire comme argument de com tout en excluant progressivement les personnes qui ont contribué à la construire.

Même les early birds favorisent ceux qui ont de l’argent

Les early sont parfois abordables, mais à condition de pouvoir payer 6mois à l’avance et avant de savoir ce que tu achètes. Cet achat nécessite une certaine sécurité financière pour anticiper. Les personnes qui auraient le plus besoin de payer moins cher se retrouvent souvent à acheter la dernière vague.
C’est un système qui n’a rien de naturel et qui a été pensé pour déclencher l’achat rapidement et créer un sentiment d’urgence (et par extension faire payer davantage celels et ceux qui arrivent plus tard).
C’est de la com, du marketing mais ça n’est pas une politique d’accessibilité.

Ibiza, le too much

Ibiza est surement l’endroit où tout est allé trop loin.
On vous passe le prix des conso qui n’est plus un secret pour personne, les espaces VIP et les gens qui passent leur soirée le téléphone levé.

Aujourd’hui, Ibiza créé assez peu. L’île observe ce qui fonctionne ailleurs puis les reven beaucoup plus cher dans les clubs géants. C’est une machine touristique et commerciale mais musicalement ce n’est plus la référence que l’industrie prétend.

Les changements de résidences sont révélateurs. Les DJs passent d’un club à l’autre selon les $$$$ proposés, parfois après des années de discours sur sa « ibiza family » et sa relation unique avec le lieu. Les clubs piquent les artistes du voisin dès qu’ils pensent pouvoir attirer son public.
Tout le monde va là ou il y a le plus d’argent, sauf quand jouer presque gratuitement permer d’obtenir du prestige ou visibilité. Dans ces cas, les fees deviennent miraculeusement négociables.

Ibiza ressemble de plus en plus à ce que la gentrificaton produit lorsqu’elle arrive au bout de son processus. Elle en conserve l’esthétique et les symboles tout en chassant une partie des gens qui la faisaient vivre.

On finit par s’ennuyer…

Le prix sélectionne le public bien avant l’entrée du club. À mesure qu’il augmente, certaines personnes arrêtent de venir et d’autres sortent moins souvent. Et opetit à petit les dancefloor se ressemblent. Or l’ambiance d’une soirée dépend énormément des personnes présentes. De tout ce qui fait leur différence sociale, sexuelle etc…
Quand l’argent est le principal filtre à l’entrée, on obtient des publics plus homogènes et des soirées de plus en plus boring.

Cela explique peut être pourquoi certaines petites soirées restent beaucoup plus fortes et mémorables que des productions mille fois plus chères. Elles accueillent encore des gens qui sont venus participer à la soirée et pas seulement la consommer.

Personne ne demande aux équipe de travailler gratuitement

Il faut radoter parce que l’argument reviendra forcément…rendre la fête moins chère ne signifie pas ne payer personne.

Les clubs sont fragiles et les charges augmentent. Beaucoup d’équipes travaillent déjà avec très peu de moyens, et certains lieux survivent difficilement. Je ne mets pas dans le même panier une petite salle de 300 pax qui essaie de payer correctement ses salariés et un festival qui dépense une fortune pour obtenir trois énormes noms.

La gratuité doit être financée. Elle peut l’être par les recettes du bar, des subventions, des collectivités, des partenariats ou des événements plus rentables. Elle ne conviendra pas à tous les projets.

En revanche, presque tous peuvent se demander où part réellement l’argent.

Est-ce que le public préfère une nouvelle installation vidéo ou un billet 5€ moins cher ? Avons-nous vraiment besoin de dix headliners le même jour ? Pourquoi l’eau est-elle vendue comme un cocktail ? Pourquoi le DJ local touche-t-il 200 euros lorsque celui qui joue après lui en gagne 20000 ? À partir de quel montant décide-t-on qu’un artiste est assez bien payé ?

Ces questions sont rarement posées, car augmenter le prix du billet reste plus simple que réduire les marges, les commissions ou la négo du cachet d’une tête d’affiche.

Le public a été particulièrement docile. On a tout accepté. Les vagues tarifaires, les frais ajoutés au dernier moment, les jetons, les cashless, les bouteilles sans bouchon hors de prix et les espaces VIP toujours plus grands. On nous explique à chaque étape que tout cela est nécessaire soit à sa sécurité soit à sa survie.

Peut-être qu’il est temps de demander des comptes.