
Urban Le Pharaon l’a pointé du doigt sur Instagram. Je me permets d’y revenir, parce que ça mérite qu’on aille plus loin.
Il y a quelques jours, je suis tombé sur une vidéo d’un YouTubeur intitulée « J’INFILTRE le Monde de la NUIT à BERLIN (choqué) ». Quelques secondes suffisent à comprendre l’angle. Le titre dit tout : infiltrer. Être choqué. Et évidemment le mot « monde de la nuit », comme si on parlait d’une société secrète à démasquer. Sa vidéo reprend les codes du reportage d’investigation comme si on allait y découvrir des rituels sataniques et autres clichés dans le genre. Alors c’est à la limite du risible, disons-le, tellement c’est ridicule. Mais ce n’est pas de la curiosité. C’est du voyeurisme. Et la nuance est importante.
Le monde de la nuit n’est pas un zoo
« On va aller dans le dur, on va aller dans les vraies soirées. » « Découvrir le vrai underground. » Rester un week-end entier pour « en apprendre le plus. » C’est un reportage animalier peut-être ? Parce que ça y ressemble drôlement. C’est fou de produire toute une vidéo comme ça sans jamais se poser la question de la légitimité de sa voix, de son positionnement, du respect des gens autour de vous, d’une culture que, visiblement, vous ne connaissez pas et qu’en plus vous méprisez.
La techno, l’espace berlinois en particulier, n’a jamais été conçu pour être filmé, packagé et transformé en produit pute à clic de curiosité malsaine, ça c’est le premier point. C’est un espace de liberté, construit par et pour des communautés qui avaient besoin d’un endroit pour exister en dehors du regard des autres, de votre regard en fait. Des minorités. Des gens qui ont besoin de souffler, de danser, de se lâcher sans qu’une caméra les transforme en attraction.
Filmer des gens dans ces espaces, même floutés, c’est déjà une violence. C’est exhiber des moments intimes. Quand une videuse refuse de laisser entrer les deux copains en quête de scoop, Léonard ne comprend pas pourquoi. Vu le comportement, la question devrait pourtant se répondre seule.
La mécanique du « craignos »
Ce qui est particulièrement révélateur, c’est la musique choisie pour illustrer les séquences. Une esthétique sonore du danger, de la tension. Le message : j’ai peur, c’est coupe-gorge. Mais oui, bien sûr, regardez-le braver cet enfer de “gothiques”.
« Je sais pas si t’as remarqué mais tout le monde est en noir. » « L’ambiance elle est bizarre. » « C’est presque flippant là, c’est une ambiance hyper gothique. »

L’angoisse, ce commentaire. Comme si le subversif était une esthétique effrayante à décrypter plutôt qu’un espace politique avec une histoire. Et évidemment, ils finissent par « tomber sur des pochons de drogue, pas du tout un hasard ». Berlin, capitale de la drogue et de l’excès, la narration est bouclée. Vous connaissez la chanson. On est crevés, en fait. Crevés d’entendre ça, de voir une démarche pareille, sans aucune remise en question en 2026. Évidemment, si tu cherches de la drogue, comme dans 99 % du monde de la nuit, tu vas en trouver, surtout dans les toilettes.
Ce n’est pas de l’ignorance innocente. C’est exactement ce que font les journalistes de bas étage qui participent à la reproduction de stéréotypes. Avec les mêmes mécanismes, les mêmes raccourcis, le même regard condescendant sur une culture qu’on ne cherche pas à comprendre, juste à moquer.
Mais en vrai, c’est aussi de notre faute
Après avoir regardé cette vidéo, je me suis souvenu d’une analyse de Colleg sur l’esthétique subversive et le fait que c’était devenu un énorme engrenage avec une esthétique de consommation qu’on vend à toutes les sauces. Si des gens comme ce YouTubeur peuvent débarquer avec leurs préjugés et trouver matière à les confirmer en filmant et en cherchant ce qu’ils souhaitent pour que ça soit bien scandaleux, c’est aussi parce qu’une partie de la scène s’est transformée en caricature d’elle-même. Rongée par le capitalisme de l’attention aussi. Rongée par une industrie qui veut toujours plus grand, plus fort, plus visible, plus subversif, plus “underground”. Vous trouvez pas que ce mot est devenu une caricature aussi ?
Et voilà, on sort les harnais, les cuirs, les looks BDSM en mode déguisement, on rejoue l’esthétique berlinoise (souvent mal copiée en plus) comme un costume qu’on enfile le week-end pour certains. Alors que pour d’autres c’est leur identité, c’est ce qu’ils sont intrinsèquement. Et après, on s’étonne que des gens se croient au spectacle et se permettent d’aller à Berlin faire ce genre de vidéos franchement honteuses.
Je ne parle pas des Berlinois. Je parle des imposteurs qui squattent la scène française en croyant que le noir et le latex, c’est un pass culturel. À l’origine, la techno c’est un espace où tu t’habilles comme tu veux. Je pointe pas du doigt ceux qui le font (je l’ai déjà fait), mais demandez-vous pourquoi, c’est quoi votre raison ? C’est la liberté ? Ou alors c’est montrer que vous êtes super cools parce que vous êtes une techno girl ou un techno boy.
Ce qu’il reste
Ce que Léonard a produit, c’est de la bêtise filmée. C’est dommage que cette idée ne soit pas restée “underground”, justement. Pas de la malveillance calculée, le YouTubeur n’a pas l’air méchant, mais le résultat est le même : une vidéo qui réduit des espaces de résistance à un freak show pour algorithme, qui renforce des stéréotypes sur la drogue et « l’excès », et qui traite des communautés comme des objets de curiosité.
Filmer la culture de quelqu’un d’autre en se moquant, c’est du mépris. Peu importe si c’est fait avec un sourire et un montage dynamique.
Et si on veut vraiment que ça change, que le regard extérieur sur nos espaces soit différent, il va falloir qu’on commence par se regarder nous-mêmes, notre scène. Pour conserver nos espaces et notre authenticité.
crédits photos : Envato Elements

