
Alors que la colère sociale gagne les rues françaises, la musique électronique ne peut pas oublier ce qui l’a fait naître : la liberté et la puissance du collectif. Que ce soit sur ses premiers dancefloors queer aux free parties, la fête a toujours entretenu un lien profond avec les luttes pour l’émancipation. Aujourd’hui, tandis que résonne dans les cortèges le slogan « Siamo tutti antifascisti », il est temps de rappeler que nos espaces ne sont pas étrangers aux combats qui traversent nos sociétés.
La colère est dans la rue. La techno devrait aussi.
Depuis plusieurs semaines, la France est traversée par une nouvelle vague de contestation. Lycéens, étudiants, travailleurs, syndicats, collectifs et citoyens se retrouvent autour de revendications qui dépassent les situations individuelles. Le coût de la vie, la dégradation des services publics, les inégalités, les violences, la grande crainte d’une progression de l’extrême droite nourrissent un climat d’inquiétude. Les affrontements ultra violent des policiers et manifestants lance un vrai débat dans l’opinion public : peut-on faire la révolution sans passer par une forme de violence ?
L’histoire parle d’elle-même, rare sont les mouvements sociaux qui n’ont pas vaincus par la radicalité. Mais aujourd’hui nous ne sommes pas en 1789. Il y a beaucoup d’autres moyens de faire la guerre.
Voilà mon avis et ma tribune personnelle : il faut utiliser les soft powers dont le peuple dispose. Le symbole peut être créé différemment et frapper tout aussi fort qu’une attaque de la Bastille. Nous sommes une génération attaquée par la guerre d’information. Propagande, désinformation voire fake news circulent sur le mouvement en France et à l’étranger. La guerre elle est dans la rue mais elle est aussi sur internet et auprès des générations qui ne nous comprennent pas. C’est aussi une guerre symbolique.
Et selon moi, la communauté a le devoir de créer un message solide et impactant.
Un message de ferme opposition envers le gouvernement et ses lois liberticides aurait dû être lancé lors de la techno parade ( un acte manqué si vous voulez mon avis). Mais nous y voilà, nous sommes à un croisement et il serait temps que cette contre culture fasse son job de contre culture. Allons dans l’opposition dans la danse, sortons faire une big teuf sarcastique devant l’élysée. Faisons symbole, un symbole si fort qu’il ne pourra pas être déformé.
Donnons corps à la résistance, dans la rue et dans nos clubs
L’histoire nous a déjà montré que la musique pouvait secouer le monde. Qu’elle pouvait porter des revendications et rassembler des communautés. Le but ?. Orienter la colère créativement. Voilà le message d’une jeunesse qui effectivement, en plus d’être courageuse, sera percutante ici mais aussi à l’international.
Sans prétendre remplacer l’action politique, la musique, et en particulier la techno a le pouvoir de se faire entendre. Ca aussi l’histoire nous l’a prouvé :
Rock again Racism
En 1978, alors que l’extrême droite britannique gagne du terrain, le mouvement Rock Against Racism organise à Londres un immense carnaval antiraciste réunissant notamment The Clash et Steel Pulse. Punk et reggae s’y rencontrent dans un même combat du racisme et des discours d’exclusion. Des milliers de personnes marchent avant de se retrouver autour d’une scène. Le concert devient une démonstration de solidarité et une manière de répondre à la division par un rassemblement populaire.
Reclaim the streets
En 1996, à Londres, le mouvement Reclaim the Streets transforme une portion d’autoroute en immense fête contestataire. Des milliers de personnes se rassemblent autour de sound systems, dansent, protestent. Une occupation symbolique de l’espace public, une manière d’interroger à qui appartient la ville et qui peut en disposer… et surtout comment !
Act up l’a déjà fait dans les clubs
À Paris, dès les années 1990, Act Up utilise notamment la house pour financer ses actions de lutte contre le sida mais aussi comme un message puissant : nous existons, nous nous organisons, nous faisons front.
En 2003, l’association organise avec le PASTT des House Balls au Rex Club. Derrière les platines, Dimitri from Paris, Patrick Vidal, Roussia et d’autres DJ participent à des soirées dont les recettes soutiennent les associations.
La fête ne fait pas disparaître la maladie certes, ni les discriminations ni l’indifférence politique. Mais elle est devenue un outil de mobilisation qui nous rassemble plus qu’elle nous divise. Nous en avons terriblement besoin.

On arrête pas un peuple qui danse.
Ces événements nous rappellent qu’on peut frapper fort et que la musique peut opposer à la violence autre chose que la violence. (Quand c’est possible)
On n’arrête pas un peuple qui danse. Comment justifier la violence face à une foule qui choisi la fête et la solidarité pour exprimer sa colère ? Et si, malgré tout, la répression s’abat sur elle, alors la contradiction éclate au grand jour une fois pour toute : ceux qui prétendent défendre l’ordre devront expliquer pourquoi ils ont choisi le chaos.
C’est un idéal humaniste que je décris là et je me rends bien compte que dans les faits il est parfois nécessaire de se défendre, ou d’attaquer. Mais pour moi la jeunesse dorée à laquelle nous aspirons tous mérite mieux que l’image qu’on lui placarde aujourd’hui. N’oublions pas qu’il y a plusieurs guerres à mener. La plus importante dans tous les mouvements sociaux est et restera l’opinion publique, qu’il nous faut gagner.
Alors, il ne s’agit pas de raconter que quelques morceaux ou défilés dansants ont suffi à renverser des régimes ou à faire disparaître des injustices. Il s’agit de comprendre que la musique peut donner corps à la contestation dans la rue et donner un élan au message. Qu’elle peut rendre une lutte impossible à ignorer tant elle fait du bruit, lui offrir des images qui traversent les générations et transformer un sentiment individuel d’impuissance en une puissance collective.
Nous pouvons créer d’autres images. D’autres récits et c’est un pouvoir extrêmement dangereux.
Faire front, de faire face être vue.
« Siamo tutti antifascisti. »
Ce slogan, nous pouvons le scander dans les rues, le faire résonner dans les clubs, l’inscrire dans nos créations. Mais qu’il s’accompagne d’actes. Que nos clubs défendent réellement les publics qu’ils prétendent accueillir. Que nos programmations fassent place à des voix diverses. Que nos événements puissent soutenir des initiatives solidaires et que nos artistes aient la possibilité d’exprimer leurs engagements d’une manière ou d’une autre.
Face à l’absurde, il nous reste la danse.
Alors que les crises se succèdent, que l’avenir paraît incertain et que le débat public semble parfois condamné à la confrontation permanente, il peut sembler dérisoire de vouloir répondre par la musique ou même de se distraire et de sortir. À quoi bon danser quand tant de choses vont mal ?
Parce qu’il est nécessaire de conserver ce genre d’espaces et de moments. Le dancefloor c’est un sanctuaire qu’on devrait étendre un peu partout.
Nous n’avons pas à choisir entre la colère et la joie. Nous pouvons faire de l’une la raison de défendre l’autre.
Il ne s’agit pas ici de complètement idéaliser la fête, ni d’affirmer que chaque dancefloor constitue un acte révolutionnaire parce que ce n’est pas le cas. Mais de reconnaître que l’on peut faire face à la brutalité du monde.
Nous pouvons créer d’autres images et d’autres récits. Et il appartient aussi à notre scène de se demander ce qu’elle souhaite faire de cette capacité.
Que nos nuits continuent d’être des espaces de liberté oui, mais qu’elles ne deviennent pas des parenthèses d’indifférence.
Nous continuerons de danser.

