Le rêve continue de très bien se vendre

L’industrie musicale a toujours très bien su vendre le rêve. Le pass backstage. La première session studio. L’invitation à partir en tournée. Le sentiment d’être enfin proche de l’endroit que l’on voulait atteindre. Pour les jeunes qui essaient d’entrer dans la musique, ces premières opportunités peuvent sembler impossibles à refuser, même lorsque les conditions sont floues, non rémunérées, dangereuses ou entièrement construites sur le pouvoir de quelqu’un d’autre.
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Un rapport de Youth Music vient mettre des mots, des chiffres et des témoignages sur ce que beaucoup de jeunes créatif·ves disent depuis des années : une trop grande partie de l’industrie continue de traiter les violences et les abus comme le prix à payer pour entrer.

Un rapport qui parle de bien plus que de “mauvaises expériences”

Le rapport s’appuie sur des témoignages de jeunes âgé·es de 18 à 25 ans, ou jusqu’à 30 ans pour les personnes sourdes, handicapées ou neurodivergentes. Il s’intéresse particulièrement aux personnes confrontées à des formes de marginalisation liées au genre, à la sexualité, à l’origine ethnique, au handicap ou à la classe sociale.

Le chiffre principal est brutal : 72% des jeunes interrogé·es déclarent s’être déjà senti·es en danger dans un environnement de travail lié à l’industrie musicale. Le rapport indique aussi que 75% ont déjà envisagé d’abandonner leurs ambitions à cause de conditions dangereuses ou injustes, tandis que 90% disent s’être senti·es incapables de parler de pratiques problématiques.

Mais ce rapport ne parle pas seulement de comportements individuels toxiques. Sa vraie force est de décrire la structure qui permet aux violences de continuer.

Cinq conditions qui maintiennent les abus en place

Youth Music identifie cinq conditions récurrentes : les bas salaires ou l’absence de rémunération, les environnements de travail dangereux, les discriminations et le harcèlement, les cultures informelles et exploitantes, et les obstacles au signalement.

Ensemble, ces conditions créent une culture de travail où l’on attend des jeunes qu’iels soient reconnaissant·es, flexibles et silencieux·ses.

L’industrie appelle souvent ça de la passion.

En réalité, c’est un système qui repose sur des personnes trop jeunes, trop précaires ou trop effrayées à l’idée de perdre une opportunité pour demander mieux.

Le bas salaire est aussi un problème de sécurité

Le bas salaire n’est pas un sujet secondaire, et nous en avons déjà parlé. C’est l’un des mécanismes qui rendent les situations dangereuses possibles. Lorsqu’une personne cherche désespérément une porte d’entrée dans la musique, elle est plus susceptible d’accepter des missions floues, des essais non rémunérés, des changements de dernière minute, des concerts payés au partage de billetterie, du travail tard le soir, des trajets peu sûrs ou des rendez-vous dans des lieux qui ne seraient jamais considérés comme appropriés dans une autre industrie.

Le rapport décrit une culture des heures invisibles, des cachets flous, de la sous-rémunération et de la pression à accepter de mauvaises conditions parce que “quelqu’un d’autre le fera”. Des jeunes créatif·ves racontent qu’on attend d’elleux qu’iels travaillent gratuitement, qu’iels attendent des mois, parfois un an, avant d’être payé·es, ou qu’iels assument plusieurs rôles à la fois sans rémunération correcte.

C’est là que l’idée romantique de “le faire par amour” devient dangereuse. L’amour ne paie pas le loyer. La visibilité ne couvre pas un retour en train à 2h du matin. Une “super opportunité” cesse d’en être une lorsque la personne qui l’accepte n’a pas les moyens de dire non.

La géographie dangereuse du travail musical

Les environnements de travail dangereux apparaissent tout au long du rapport avec un niveau de détail qui devrait mettre l’industrie profondément mal à l’aise. Les jeunes créatif·ves décrivent le travail en solitaire, les studios insonorisés, les trajets tardifs, les lieux inaccessibles, le manque de sécurité, les hébergements précaires et les rendez-vous qui brouillent la frontière entre le professionnel et le personnel.

L’une des parties les plus frappantes concerne la géographie ordinaire du travail musical : pubs, bars à chicha, appartements, studios, bars, backstage, tentes, hôtels bon marché et espaces informels où le pouvoir est rarement nommé, mais toujours présent. Ce sont des lieux où l’on dit souvent aux jeunes que leur inconfort fait simplement partie du fonctionnement de l’industrie.

Le rapport montre à quel point cela devient facilement un problème de protection. Une jeune personne peut être invitée dans un studio privé, poussée à continuer une session chez quelqu’un, censée rentrer seule après un concert tardif, ou mise sous pression pour accepter un rendez-vous en tête-à-tête avec une personne plus âgée et plus puissante. Dans plusieurs témoignages, la personne savait que quelque chose n’allait pas, mais avait peur que l’opportunité disparaisse si elle partait.

Cette phrase devrait hanter l’industrie : l’opportunité pouvait disparaître si elle partait.

Quand l’accès devient un piège

C’est ainsi que le pouvoir fonctionne dans la musique. Pas toujours par des menaces explicites. Souvent par sous-entendu. Par l’accès. Par l’impression que cette personne connaît du monde, que ce studio compte, que cette tournée peut tout changer, que ce manager est peut-être le bon, que ce rendez-vous avec un label pourrait ouvrir une porte.

Quand cette porte est contrôlée par quelqu’un qui ne respecte pas les limites, le rêve devient un piège.

Le rapport montre aussi comment les discriminations et le harcèlement s’inscrivent dans les mêmes conditions. Les jeunes créatif·ves décrivent du sexisme, du harcèlement sexuel, du validisme, du tokenisme, du racisme, du mégenrage et des discriminations religieuses. Iels décrivent aussi la manière dont les personnes marginalisées sont utilisées par certaines organisations pour leur image, leur langage de diversité ou leur crédibilité auprès des financeurs, sans être correctement payé·es ni protégé·es.

La représentation ne protège pas

Cette contradiction existe partout dans la musique. L’industrie veut des jeunes, des personnes diverses, queer, handicapées, issues de classes populaires ou de groupes racisés quand cela rend un programme plus progressiste. Elle veut leurs visages dans les campagnes, leurs mots dans les textes de mission, leur crédibilité de scène sur les line-ups.

Mais quand ces mêmes personnes ont besoin d’accessibilité, de rémunération, de sécurité, de toilettes, de trajets sûrs, de contrats ou de protection contre le harcèlement, le soutien devient soudain plus compliqué.

Autrement dit, l’industrie aime la représentation quand elle est utile. Elle est beaucoup plus lente à construire les conditions qui permettent aux personnes représentées de rester.

Pas de contrats, mais beaucoup de NDAs

Le rapport est aussi particulièrement fort sur les NDAs et l’intimidation juridique. Les jeunes créatif·ves décrivent des situations où les contrats sont absents, flous ou injustes, tandis que les accords de confidentialité apparaissent très vite lorsque quelqu’un veut contrôler ce qui peut être dit.

Dans certains cas, des NDAs ou des menaces de poursuites sont utilisés autour de litiges de paiement, de harcèlement, de relations de management ou de conditions de travail exploitantes.

Ce déséquilibre en dit long. Certaines parties de l’industrie semblent incapables de produire un contrat basique avant le début du travail, mais étrangement capables de sortir des papiers lorsqu’une personne risque de parler publiquement de ce qu’elle a subi.

Le silence est encore traité comme du professionnalisme

Les obstacles au signalement referment ensuite la boucle. Le rapport rappelle que les incidents dans la musique restent massivement sous-signalés, en particulier pour les freelances et les jeunes qui se trouvent du mauvais côté des rapports de pouvoir. Les jeunes créatif·ves décrivent l’absence de mécanismes de signalement, des lieux qui n’agissent pas, des organisations qui se protègent, et des personnes à qui l’on fait comprendre qu’il ne faut pas parler parce que “ce qui se passe en interne reste en interne”.

Le chiffre le plus alarmant n’est donc peut-être pas 72%. C’est peut-être les 90% qui disent s’être senti·es incapables de parler.

Une industrie dangereuse ne survit pas seulement parce que des personnes dangereuses existent. Elle survit parce que le silence est présenté comme professionnel. Elle survit parce que les jeunes apprennent que nommer un problème peut leur coûter plus cher que de l’endurer. Elle survit parce que les freelances n’ont pas de RH, que les artistes craignent de perdre des bookings, que les assistant·es craignent de perdre des recommandations, et que les personnes au début de leur carrière se voient dire qu’elles doivent s’endurcir au lieu de recevoir une protection de base.

“C’est comme ça” n’est pas une réponse

Le titre du rapport, Just The Way It Is?, fonctionne parce qu’il capture la violence discrète de la résignation. L’idée que la musique fonctionne simplement comme ça. Que tout le monde a une mauvaise histoire. Que le travail gratuit, le harcèlement, les trajets dangereux, les mauvais contrats, les droits volés et les paiements en retard ne sont pas des échecs du système, mais des rites d’initiation.

Ils ne le sont pas.

Les recommandations de Youth Music ne sont pas radicales. Elles sont basiques : une rémunération juste et transparente, des contrats corrects, des lieux de travail inclusifs et accessibles, des évaluations des risques, des codes de conduite clairs, des recrutements plus sûrs, des espaces professionnels, des mécanismes de signalement qui fonctionnent réellement, et de meilleures protections pour les freelances et les jeunes adultes.

Le fait que ces demandes doivent encore être formulées en dit long.

Les “good vibes” ne sont pas une politique de protection

La musique ne manque pas de campagnes de sensibilisation. Elle manque de structures qui rendent les bons comportements plus faciles à mettre en place et les mauvais plus difficiles à cacher. Elle manque de conséquences. Elle manque de systèmes ennuyeux, nécessaires. Elle manque de personnes prêtes à dire que les bonnes vibes ne sont pas une politique de protection.

Cela compte aussi culturellement. Lorsque des jeunes quittent la musique parce que les conditions sont trop dangereuses ou injustes, tout l’écosystème perd quelque chose. Les personnes qui partent en premier sont souvent celles qui ont le moins de marge financière, le moins de protection dans l’industrie et le plus à perdre en parlant. Les scènes se rétrécissent. Les personnes les plus prudentes ou les plus vulnérables partent. Puis l’industrie fait semblant de ne pas comprendre pourquoi les mêmes inégalités continuent de se reproduire.

Les jeunes créatif·ves ne devraient pas devoir survivre à la musique d’abord

Les jeunes créatif·ves ne devraient pas devoir devenir expert·es en autoprotection avant de devenir artistes, producteur·ices, ingénieur·es son, journalistes, managers, promoteur·ices ou technicien·nes.

Iels ne devraient pas avoir à porter des alarmes, cacher des parties d’elleux-mêmes, courir après des paiements pendant des mois, négocier seul·es leur accessibilité ou apprendre par le traumatisme quelles pièces sont dangereuses.

Le poids de la sécurité ne peut pas rester sur les personnes les plus jeunes et les moins protégées de la pièce.

Si 72% des jeunes se sont déjà senti·es en danger en travaillant dans la musique, le problème n’est pas leur sensibilité. Ce n’est pas un malentendu générationnel. C’est une industrie qui a été autorisée à confondre accès et protection, silence et professionnalisme, exploitation et opportunité.

Les jeunes ne devraient pas avoir à survivre à la musique avant de pouvoir en faire.