On le sait, la culture indé finit toujours pas se faire absorber et transformer au bénéfice d’un petit nombre.
Elle se construit lentement, grâce à des gens qui donnent du temps, qui organisent des soirées sans vouloir gagner d’argent, qui prennent des risques avec des noms en les faisant circuler avant que l’industrie ne sache quoi en faire. Et puis, elle se fait happer et les marques et « grands » de la scène capitalisent dessus. C’est pour ça qu’on a décidé de parler de Community Radio Index , parce qu’il est temps pour les médias de parler des initiatives indé plus que des marques installées.

English article.

Une carte pour retrouver ce que les plateformes rendent invisible

Le projet se présente comme une carte des radios communautaires en ligne et des cultures qui se sont développées autour d’elles. Mais derrière l’outil, il y a l’idée derendre visible une infrastructure musicale qui existe souvent hors des circuits dominants, hors des recommandations standardisées et hors de l’économie de l’attention telle qu’elle organise aujourd’hui une grande partie de nos écoutes.

Le Community Radio Index est porté par quatre personnes, chacune responsable d’une partie du projet. Robbie Makes Radio, connu pour son travail avec Hong Kong Community Radio, a développé l’interface front-end. Il travaille avec des radios pour créer des plateformes de diffusion numérique et construit aujourd’hui des outils destinés à simplifier le lancement et la gestion de stations indépendantes.

Lukasopp a construit le catalogue des stations, les APIs qui font fonctionner la carte, ainsi que les outils d’administration permettant les soumissions et la gestion des données.

Opium Hum, alias Michail Stangl, a façonné l’idée initiale de l’Index et continue de faire grandir la communauté autour du projet. Présent depuis plus de quinze ans dans l’underground électronique mondial, il est notamment connu comme ancien visage et programmateur principal de Boiler Room, ainsi que comme curateur du festival berlinois CTM.

Nov3c, artiste audiovisuel basé à Bristol, a contribué aux visuels additionnels, notamment l’oscilloscope. Pour ce projet, il a routé un signal stéréo modulaire dans l’oscilloscope Sosci en entrées X/Y, générant des motifs cycliques en direct. Certaines boucles ont ensuite été utilisées dans le skybox et l’introduction.

Leur constat et moteur du point de départ est celui que beaucoup de DJs et managers ont eu à un moment de leur carrière : il existe énormément de radios communautaires, mais personne ne peut vraiment voir l’ensemble.

Comme l’expliquent les créateurs du projet, l’objectif est d’abord d’ajouter une couche de visibilité à un écosystème déjà très actif, mais largement dispersé.

« Il y a énormément de travail de qualité qui est fait, mais il est dispersé entre différentes plateformes et profils sur les réseaux sociaux. Avec la manière dont les algorithmes réduisent la portée, et la nature souvent très mouvante du travail bénévole, les gens n’ont tout simplement pas accès à tout ce qui existe réellement. »

Ce que les plateformes rendent difficile à voir, l’Index essaie de le rendre navigable.

Des scènes qui existent avant d’être rentables

Ces stations documentent des scènes locales, accueillent des artistes avant que les médias ne les repèrent, donnent de l’espace aux cultures minoritaires, aux diasporas, aux musiques expérimentales, aux collectifs queer, aux sons trop spécifiques ou trop fragiles pour entrer dans les formats commerciaux. Elles permettent à des communautés de se reconnaître avant d’être transformées en marché. Chez Clubbing TV par exemple nous avons eu toujours a coeur de booker des artistes émergeants dans tous les styles musicaux du prisme électronique.

Mais une grande partie de ce travail reste fragmentée. Il y a un site ici, un stream ailleurs, une archive sur SoundCloud, une grille sur Instagram, des contributeur-ices qui n’ont pas toujours l’audience nécessaire pour faire circuler leur travail au-delà de leur cercle immédiat.

Pour Opium Hum et Robbie Makes Radio, le problème ne concerne pas seulement la découverte des stations. Il concerne aussi la manière dont les émissions elles-mêmes disparaissent parfois dans des archives sans contexte.

« Il manque aussi une couche curatoriale. Beaucoup d’excellentes émissions finissent par dépérir dans les archives, parce qu’un upload SoundCloud ne peut apporter qu’un contexte limité, et que les contributeur·ices individuel·les ont souvent une portée restreinte. C’est quelque chose que nous espérons pouvoir résoudre dans un futur proche. »

Une émission de radio communautaire ne se résume pas à une tracklist. C’est souvent une porte d’entrée vers un monde une ville, sa scène, ses ravers!

La différence entre recommandation et découverte

Aujourdh’ui, la découverte musicale passe massivement par des plateformes privées. On sait où écouter de la musique. Mais ce qu’on se demande moins, souvent par flemme ou complaisance… Qui organise ce que nous pouvons découvrir ? Qui donne le contexte ? Qui nous met face à l’inattendu ? Qui laisse une scène respirer avant qu’elle devienne exploitable ?

Les plateformes savent proposer ce qui ressemble à ce qui marche déjà. Elles lisent nos habitudes, optimisent nos réactions, anticipent nos goûts supposés. Elles peuvent faire glisser l’écoute vers une forme de confort répétitif, où l’on est moins surpris que confirmé. C’est l’algo en somme.

Community radio fonctionne autrement.

Elle offre des moments. Des routines. Des rendez-vous. Une personne derrière le choix. Une voix. Une ville. Une communauté. Un accident heureux. Un “c’est quoi ce track ?” qui n’a pas été prévu par un modèle de recommandation.

Les créateurs de l’Index formulent cette différence très clairement :

« Les playlists générées par algorithme n’ont pas d’immédiateté, pas de moment auquel participer, pas de routine. Elles sont construites pour essayer de lire votre humeur, ce qui finit par influencer la manière dont vous vous sentez. Vous ne tombez sur rien d’inattendu, vous glissez dans une soupe curatoriale, et ce que l’algorithme pense que vous allez le plus aimer finit par devenir banal et répétitif. »

À l’inverse, la radio communautaire garde une part d’inconnu.

« La radio communautaire, elle, offre plein de moments “c’est quoi ce morceau ?”, et c’est précisément ce qui en fait la joie. Vous pouvez être propulsé·e instantanément dans tout un monde musical, découvrir un univers cohérent construit à partir d’éléments nouveaux et inconnus, et partir dans un rabbit hole qui se rapproche davantage d’un concert que de tout ce qu’une playlist pourrait reproduire. »

Si on veut formuler ça d’une manière simple et imagée, une playlist peut organiser une humeur mais une radio peut créer un monde.

C’est un espace public

Le Community Radio Index peut évidemment être lu comme une réponse à l’uniformisation de la découverte musicale. Il rend visible des pratiques qui échappent en partie aux grands circuits. Il permet de circuler autrement dans la musique, à travers des stations, des communautés et des géographies que les plateformes ne savent pas toujours raconter.

Mais ses créateurs ne veulent pas forcément en faire une guerre frontale contre les plateformes.

Ils nous proposent une image plus juste :

« Si une ville installe un parc dans un espace public, est-ce que s’asseoir dans ce parc devient soudain un acte de résistance ? »

Les radios communautaires sont des espaces publics virtuels où les gens se rassemblent. L’Index essaie surtout de rendre plus facile l’accès à ces espaces, sans imposer trop de règles verticales sur ce qu’ils devraient produire.

« Les radios communautaires sont des espaces publics virtuels où les gens se rassemblent. Ce que nous essayons de faire, c’est faciliter le type de comportements émergents qui apparaissent lorsque l’on crée une infrastructure ouverte et accessible, sans trop de règles imposées d’en haut sur ce à quoi elle doit servir. »

Cette idée d’espace public numérique est importante selon nous. Une radio communautaire permet des rencontres. Quelqu’un découvre une station locale, s’implique, se fait des ami-es, lance une émission, rencontre des artistes, monte un projet, traverse les frontières.

Des portes d’entrée vers des mondes

Pour illustrer ce que ce type d’infrastructure peut produire, les créateurs de l’Index citent le projet Reveil de Sound Camp, une diffusion qui suit le lever du soleil à travers la planète via des enregistrements sonores réalisés en direct dans des environnements naturels.

Ils le décrivent comme :

« Un moment de joie singulier, reçu à l’international, entièrement construit à partir d’amitiés humaines individuelles et de collaborations. »

C’est le genre de chose que permet une infrastructure de communication ouverte. Pas forcément parce qu’elle veut “disrupter” quoi que ce soit, mais parce qu’elle laisse la possibilité à des comportements imprévus d’émerger. C’est dans ce sens que l’Index n’est pas seulement une carte.

« L’Index essaie simplement de rendre la porte plus facile à trouver. »

Le nerf de la guerre : survivre sans se vendre

Reste la question matérielle, celle de la galère. Mais comment ces radios survivent-elles ?

Beaucoup fonctionnent avec très peu de moyens, parfois grâce à des bénévoles, parfois grâce à des soutiens publics, parfois grâce à des modèles hybrides qui mêlent radio, bar, lieu, événements, ateliers ou partenariats de marque. En Europe, certaines stations peuvent accéder plus facilement à des financements et construire des structures semi-professionnelles. Ailleurs, beaucoup reposent presque entièrement sur l’énergie de leurs volontaires.

Les créateurs de l’Index le disent sans détour :

« En Europe, où les financements sont plus accessibles, il est un peu plus facile pour les stations de construire des structures semi-professionnelles. Dans d’autres régions du monde, les stations reposent vraiment sur le sang et la sueur de leurs bénévoles. »

La dépendance aux plateformes reste aussi réelle. Même les radios communautaires qui se pensent comme alternatives utilisent souvent SoundCloud, Mixcloud ou d’autres services pour stocker, archiver et partager leurs émissions. L’alternative n’est donc pas pure. Elle est construite à l’intérieur d’un environnement numérique déjà largement dominé par de grands acteurs.

« Cela vaut aussi la peine de questionner ce que l’on entend vraiment par “infrastructure alternative”. Beaucoup de ces stations dépendent déjà fortement de plateformes comme SoundCloud et Mixcloud pour le stockage et l’archivage. D’une certaine manière, elles sont donc construites sur une infrastructure musicale numérique déjà très intégrée. »

L’enjeu est de comprendre ce que les radios communautaires peuvent offrir que les plateformes ne savent pas créer. Est ce une immédiateté, une participation, une routine, une relation humaine, une cohérence culturelle, des surprises ou des scènes qui ne sont pas encore lisibles par la donnée?

La question du pay-to-play

Plus les radios communautaires deviennent visibles, plus elles peuvent aussi être exposées à des pressions commerciales. Certaines stations indépendantes, ailleurs dans l’écosystème, ont déjà été critiquées pour des dynamiques de placement payant ou de diffusion monétisée d’artistes.

Le risque existe, on l’a vu plus d’une fois avec dezs infrastructure nées pour contourner les logiques dominantes qui peuvent finir par reproduire des formes de pay-to-play si elles n’ont pas d’autres moyens de survivre.

Sur ce point, les créateurs de l’Index insistent sur une distinction importante :

« Nous ne pensons pas que les stations que nous avons cartographiées pratiquent le pay-to-play, et la plupart des partenariats de marque sont très loin de cela. »

Cela ne veut pas dire que la question financière disparaît, auu contraire. Si l’on veut que ces radios puissent durer sans perdre la confiance, l’indépendance éditoriale et les relations qui font leur valeur.

Le vrai défi, selon eux, est aussi de permettre aux stations de partager des modèles et des apprentissages.

« Nous espérons que l’Index pourra, à terme, aider les stations à partager des apprentissages et des modèles qui permettront à d’autres de se structurer avec moins de coût humain et financier. »

Faire plus avec moins

Ils parlent moins de “faire plus d’argent” que de “faire plus avec moins”.

« L’objectif devient vraiment de réussir à faire plus avec moins, plutôt que de chercher à obtenir plus. »

Hong Kong Community Radio, par exemple, a longtemps existé comme station physique, mais a gagné une vraie traction internationale lorsqu’elle est devenue virtuelle. Sans les coûts d’un espace permanent, la station a pu se concentrer sur la curation.

Dans une ville comme Hong Kong, où les loyers sont extrêmement élevés, revenir ponctuellement dans le monde physique dépend souvent de réseaux de personnes prêtes à partager des espaces, comme lors d’un récent pop-up à Chungking Mansions.

Ces arrangements sont fragiles, temporaires, parfois précaires. Mais ils font aussi partie de la réalité underground de certaines villes.

D’autres stations, comme Moth HK ou Refuge Worldwide, montrent comment le bénévolat, les levées de fonds, les ateliers éducatifs et l’organisation communautaire peuvent devenir des ressources puissantes.

« Le travail bénévole peut faire toute la différence, et des stations comme Moth HK ou Refuge Worldwide ont fait un travail remarquable pour mobiliser des bénévoles, coordonner des événements de levée de fonds et organiser des ateliers éducatifs. C’est vraiment inspirant. »

Alors on ne pense pas que le bénévolat devrait remplacer des financements solides, mais la radio communautaire doit aussi reposer aussi sur une forme d’engagement qui ne se réduit pas à un modèle économique.

La vraie infrastructure, ce sont peut-être les relations

Peut-être que l’infrastructure réelle réside dans les relations. Dans les amitiés, les invitations, les espaces partagés, les personnes qui donnent du temps, celles qui transmettent des savoirs, celles qui ouvrent une antenne à quelqu’un qui n’aurait jamais été invité ailleurs.

Les créateurs de l’Index le résument ainsi :

« Au fond, les personnes qui tirent le plus de la radio communautaire sont celles qui y participent avec attention, dont les relations dans le monde de la musique reposent sur de véritables amitiés. Peut-être que la vraie infrastructure est là. Et peut-être que la protection de cette infrastructure est précisément ce que la soutenabilité financière doit servir. »

C’est pourquoi le Community Radio Index peut devenir important pour la suite, parce qu’il peut aider à partager des méthodes, des outils, des modèles, des erreurs, des archives, des réseaux. Il peut rendre moins coûteux, humainement et techniquement, le fait de lancer ou de maintenir une station.

Comme le disent les créateurs du projet :

« Aujourd’hui, la plupart des stations se concentrent entièrement sur leur survie plutôt que sur l’expérimentation. Le véritable objectif d’un projet comme l’Index est d’aider à déplacer cet équilibre, pour que les stations puissent penser moins à l’infrastructure et davantage aux possibilités créatives qu’elle ouvre. »

Une contre-carte nécessaire

La culture indépendante a besoin d’infrastructures qui ne soient pas construites pour extraire de la valeur jusqu’à épuisement. Elle a besoin d’endroits où la musique peut exister sans être immédiatement transformée en campagne, en tendance ou en contenu sponsorisable.

Les grands groupes peuvent acheter des festivals, sponsoriser des scènes, récupérer des esthétiques et promettre de soutenir la culture. Les plateformes peuvent nous donner l’impression que tout est accessible, alors qu’elles organisent surtout ce qui devient visible. Mais elles ne remplaceront jamais le travail lent, local et obstiné de celles et ceux qui construisent des mondes autour de la musique.

Le Community Radio Index part de là, par des gens sont déjà en train de s’organiser. Iels ne promettent pas une révolution abstraite. Iels construisent des outils, des cartes, des archives et des points d’entrée vers des scènes que les grandes machines culturelles ne savent souvent reconnaître qu’une fois qu’elles peuvent les monétiser.

Cartographier les radios communautaires devient un geste de contre-pouvoir. Alors on se concentre, on arrête de donner trop de force aux grands et on se remet à fouiller pour du bon son et on se laisse le droit et le temps d’être surpris-es.

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