Et si la scène électronique arrêtait de vouloir grandir ?

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On a beaucoup parlé, ces dernières années, de croissance. Comme si la scène électronique n’avait plus que deux options devant elle, celle de grossir ou de disparaître.

Cette idée s’est installée partout. Dans la manière dont on parle des artistes, des clubs, des festivals, des médias, des labels. Un-e DJ doit percer. Un festival s’internationaliser, un média doit augmenter sa portée, une scène locale doit rayonner. Même les mots qu’on utilise ont fini par ressembler à ceux d’une levée de fonds.

Et pendant ce temps-là, on râle. On râle contre les lineups uniformisés, les cachets absurdes, les billets trop chers, les vidéos partout, les festivals sans âme, les clubs transformés en plateformes de contenu, les artistes calibrés pour insta. On râle parce qu’on voit bien qu’une partie de cette culture se vide à mesure qu’elle devient plus grande.

Et si on s’était gourées de direction ? Si l’avenir de cette culture n’était pas dans le gigaaaaaaantisme, mais dans une forme de repli stratégique ? Un retour volontaire vers les espaces où la scène respire encore.

Le mythe de la croissance obligatoire

Ce qui grossit réussit et ce qui ne s’exporte pas manque d’ambition. Et pire encore, ce qui ne devient pas visible n’existe pas vraiment.

On nous pousse à grossir avant même d’avoir pu avoir le temps de prendre nos marques. Même l’underground doit avoir une stratégie de contenus et une identité graphique impeccable. Les aristes vous partagent leur nouvelle DA plus que leurs nouveaux tracks!

Le vocabulaire de la scène s’est peu à peu aligné sur celui du marché. Il s’agit de marques et de fans transformés en surconsommateurs. Bien sûr, personne ne vit d’amour et de kick. Il faut payer sa team et son loyer. Mais refuser le fantasme de la croissance infinie ne veut pas dire célébrer la précarité. Une scène qui ne permet à personne de vivre décemment est juste fragile. Mais il y a une différence entre chercher un équilibre économique et confondre toute réussite avec l’expansion. À force de mesurer la valeur d’une scène à sa taille, on finit par oublier ce qui la rendait importante.

Les grands formats n’ont pas le monopole du futur

On parle souvent du futur de la scène comme s’il se trouvait forcément du côté des grandes scènes.

Cette vision impressionne et elle vend bien car elle donne l’impression que la culture avance, qu’elle prend de la place, qu’elle gagne enfin une reconnaissance longtemps refusée. Et dans certains cas, elle peut produire de vrais moments collectifs. En revanche il ne s’agit pas de prétendre que toute grande scène serait vide, ni que toute petite soirée serait automatiquement passionnante, attention…

Mais le futur d’une culture ne se mesure pas seulement à la taille de ses foules. Il se mesure aussi à sa capacité à inventer des choses, à protéger des espaces, à transmettre des pratiques, à laisser émerger des artistes qui ne ressemblent pas encore à ce que le marché attend.

Or ce travail-là se fait rarement (enfin jamais) au centre. Il se fait dans les marges, dans les clubs minuscules que personne n’influence. Dans les salles où le lineup est annoncé tard, dans les lieux où l’on ne choisit pas la musique pour séduire un algorithme, ou dans les scènes où les DJS n’ont pas besoin d’accumuler les followers pour être écoutés.

Ce sont souvent ces endroits là qui gardent la substance car ils maintiennent vivant ce que les grands formats récupèrent ensuite.

Petit ne veut pas dire secondaire

Le mot petit est souvent utilisé comme une excuse ou une insulte polie. Petit club. Petit média. Petite scène. Petit festival. Petit collectif. Sauf que la taille n’a rien à voir avec la valeur.

Un petit club peut prendre plus de risques qu’une grande salle prisonnière de ses coûts. Un petit festival peut programmer localement sans avoir besoin de vendre une tête d’affiche internationale à tout prix. Un petit média peut écrire sur des artistes que personne ne pousse. Un petit collectif peut inventer des codes que d’autres viendront copier plus tard avec des budgets XXL.

Le petit échappe plus facilement à certaines logiques d’optimisation. Il n’a pas toujours les moyens de lisser, il fonctionne souvent avec peu, parfois trop peu, mais cette contrainte peut aussi créer une forme de précision. On ne peut pas tout faire, donc il faut choisir (choisissez le soundsystem svp). On ne peut pas acheter l’attention, donc il faut construire une relation.

Ce qui est petit cherche parfois simplement la justesse humaine.

Les artistes qui ne veulent pas devenir “global”

La même question se pose pour les artistes. Toute carrière n’a pas besoin de tendre vers l’internationalisation permanente.

Il existe des artistes dont la force tient justement à une lenteur, une fidélité à un territoire, une manière de jouer qui ne se prête pas immédiatement à la viralité. Des artistes qui ne cherchent pas à imiter les headliners, mais à défendre leur propre grammaire. Leur carrière est parfois moins bankable en effet mais, pour nous, c’est elle qui fait du bien à la scène.

Le marché adore les profils lisibles. Mais une scène vivante a besoin de gens mal rangés ou qu’on ne sait pas ou ranger. Il faut absolument que les artistesarrêtent de devenir compatible avec tout.

Les petites plateformes comme contre-pouvoir

La question vaut aussi pour les médias, les chaînes, les radios, les plateformes etc… Les grandes structures ont leurs avantages bien sur, à savoir de la portée, des moyens, des accès, une capacité de diffusion. Mais elles perdent parfois leur liberté de ton et la possibilité d’insister sur des sujets peu rentables.

Les petites plateformes peuvent chercher là où personne ne regarde et refuser d’être seulement la vitrine polie des puissants de l’industrie. Leur rôle n’est pas décoratif. Elles forment une vraie mémoire, un contre récit, parfois même un garde-fou. Elles rappellent qu’une culture ne se raconte pas uniquement depuis ses sommets. E

Une scène qui perd ses petits médias perd aussi une partie de sa capacité à se penser elle même.

Les collectifs qui inventent avant que les autres récupèrent

Une grande partie de ce que l’industrie appelle ensuite trendy a souvent commencé ailleurs. Dans des parkings, des caves, des jardins, des squats, des backroom, des lieux prêtés, des formats bricolés, des soirées montées avec de la récup, du bénévolat sincère et beaucoup trop de messages whatsapp.

Ces espaces là n’ont pas toujours les moyens de faire propre mais ils sont une nécessité poru de nombreux publics. On organise parce qu’il manque quelque chose. Ce sont souvent ces collectifs là qui changent les codes. Ensuite, d’autres les reprennent avec plus d’argent, plus de lumière, plus de communication, parfois en effaçant celles et ceux qui les avaient créés. La scène électronique connaît très bien ce cycle, les marges produisent, le centre récupère, le marché nettoie, puis revend.

Rétrécir, ici, signifie déplacer l’attention vers les endroits où l’invention commence vraiment.

Les grands festivals en parlent, les petits le font

On pourrait dire la même chose des festivals. Les grands événements ont appris à parler le langage des valeurs. Inclusion, écologie, réduction des risques, ancrage local, diversité, accessibilité, parité, safe space. Les mots sont partout. Ils apparaissent dans les dossiers de presse, les chartes, les campagnes, les partenariats.

Mais certains festivals à taille humaine n’ont pas attendu que ces sujets deviennent obligatoires pour agir. Ils ont mis en place des tarifs solidaires avant que l’inflation n’en fasse un argument de communication. Ils ont travaillé avec des associations de réduction des risques avant que l RDR ne devienne un élément de langage. Ils ont programmé localement par conviction plus que par opportunité. Ils ont réfléchi à leurs déchets, à leurs publics, à leurs équipes, à leurs cachets, à leurs espaces de repos, parce que leur modèle les obligeait à penser le réel de près.

Les grands festivals en parlent souvent très bien. Les petits, évidemment pas tous, le font depuis longtemps.

Encore une fois, il ne s’agit pas de dresser un camp moral contre un autre. De grands festivals peuvent faire un travail sérieux et sincère. Comme de petites structures peuvent aussi reproduire des violences, sous payer, mal accueillir, se croire exemptées de toute critique parce qu’elles sont indépendantes. Le petit n’est pas magique.

Ralentir n’est pas renoncer

“Go smaller” pourrait passer pour une forme de défaite. C’est l’inverse.

Cela veut dire regarder honnêtement ce qui se perd quand une scène grandit. Au début, la croissance ressemble toujours à une victoire, on a plus de monde, plus de visibilité, plus d’opportunités, plus de moyens. Mais on oublie un epartie du public en augmentant le prix des billets. On ne prend plus de risque dans sa programmation et en tant que média, on ose plus critiquer quand les partenariats payants prennen beaucoup de place.

La croissance a un coût culturel qui est difficile à ignorer lorsqu’une scène continue à grossir tout en donnant l’impression de s’appauvrir. Il y a plus de monde, mais parfois moins de mélange. Plus d’images, mais moins de mémoire. Plus de visibilité, mais moins de transmission. Plus de contenus, mais moins d’expérience réelle. On parle beaucoup de community, alors que la communauté, elle, demande autre chose que des mots sur un post.

La profondeur plutôt que l’expansion

Peut-être que la scène électronique a besoin de retrouver de l’épaisseur.

L’épaisseur, c’est ce qui ne se voit pas forcément sur une vidéo de trente secondes. C’est le lien entre un club et son quartier. C’est un public qui revient parce qu’il se sent responsable du lieu. C’est un warmup respecté. C’est une programmation qui n’écrase pas les locaux sous les mêmes noms internationaux. C’est un média qui prend le temps d’expliquer au lieu de simplement relayer. C’est un collectif qui transmet ses codes aux nouveaux publics. C’est un festival qui préfère réduire sa jauge plutôt que d’augmenter les prix jusqu’à exclure ceux qui l’ont fait vivre.

L’épaisseur, c’est aussi une forme de courage. Dire non à certains sponsors ou soirées. Ne pas programmer uniquement ce qui vend. Ne pas céder à la tentation du contenu permanent. Refuser de transformer chaque moment en produit. Accepter qu’une scène puisse être importante sans être massive.

La techno n’a jamais eu besoin de 50 000 personnes pour changer des vies. La house non plus. Les free non plus. Beaucoup de choses essentielles se sont jouées dans des lieux trop petits.

Rétrécir pour mieux respirer

La scène électronique n’a pas besoin d’abandonner les grandes scènes, les grands festivals ou les grands clubs. Ils font partie de son écosystème. Ils peuvent offrir des moments puissants, financer des carrières, rendre visibles des scènes et créer des souvenirs collectifs.

Mais ils ne peuvent pas être le seul horizonpour tout le monde.

Si toute la culture se met à courir vers le massif, elle devient un marché comme un autre, avec ses marques, ses produits premium, ses headliners interchangeables, ses discours sur la communauté et ses espaces de plus en plus filtrés par le pouvoir d’achat.

Rétrécir, au fond, ce n’est pas devenir moins important. C’est recentrer l’attention et c’est refuser l’idée qu’il faut être énorme pour être pertinent.

Le futur de la scène est dans les endroits où quelque chose continue à se transmettre. Ce qu’on appelle petit n’est pas petit. C’est juste vivant.