Quand la techno transforme des DJ en figures messianiques

Le récent cas de procès pour diffamation remporté par une figure de la scène techno internationale en matière de VSS appelle à une vraie réflexion sur le poids que les communautés de fans peuvent exercer sur l’opinion publique. À quel point une communauté peut-elle être aveuglée par son fanatisme ? Vous vous dites que le mot est un peu fort. Et bien non. Vous avez érigé des personnes dangereuses en dieux vivants. En leur donnant le pouvoir économique, en assistant à leurs shows, mais surtout en leur donnant un pouvoir moral, en les érigeant en “king”, en “boss”, en “sauveur”. En leur donnant la croyance que tout pouvait rester impuni.

Et ces gens-là finissent par s’y croire.

Petit point “Fan Studies” : c’est quoi un fan ?

Du latin fanaticus, littéralement “inspiré par la divinité”, puis : “possédé”, “exalté”, “en transe religieuse”.Le terme implique historiquement la passion, l’enthousiasme, la déraison et l’excès dans l’engagement religieux, politique ou philosophique.

Avec le temps, la connotation religieuse s’est estompée. Les fan studies ont même montré que les communautés de fans pouvaient participer activement à l’enrichissement culturel, à la diffusion d’œuvres, à la création de communautés positives. Aujourd’hui, ce n’est pas de ces fans-là dont on parle.

On parle de ceux qui, déraisonnablement, encouragent une personnalité dans son délire mégalomane. De ceux qui participent à la construction d’une impunité symbolique. De ceux qui influencent l’opinion publique en apportant un soutien aveugle à un présumé innocent autant qu’il devrait être présumé coupable, même si la présomption d’innocence reste évidemment un droit fondamental.

Parce que défendre la présomption d’innocence ne devrait jamais signifier ériger quelqu’un en martyr avant même de comprendre les mécanismes à l’œuvre.

Une figure sacrée : le DJ 

Bien sûr, nous parlons ici d’un schéma général. On ne vise personne en particulier 🙂 Mais cette mécanique se répète constamment dans certains espaces de la scène hard techno principalement. Et pour comprendre ce phénomène, rien de tel qu’une étude sémiologique de quelques commentaires publiés sous les posts de ces artistes.

“The king is finally free.”
“Now time to conquer the planet.”
“Truth over noise.”
“Time for vengeance.”
“We stand. Now we eat.”

Ce qui est particulièrement un cas d’étude, ce n’est pas le soutien. Soutenir un artiste que l’on admire n’a rien d’anormal. C’est le vocabulaire, les mots, le choix des mots qui en dit beaucoup plus qu’on ne le pense sur le profil sociologique de ces communautés:  Le champ lexical est celui de la royauté, de la guerre, de la reconquête, de la pureté morale, de la revanche. Le DJ devient une figure messianique, un héros revenu de guerre, un ange déchu. Bref on peut filer la métaphore très longtemps. Et comme dans toutes les logiques de fanatisme, plus la figure est idéalisée, plus toute critique devient vécue comme une attaque personnelle contre la communauté elle-même. L’artiste n’est plus un humain faillible et moralement atteignable. Il devient un symbole de martyr à protéger. Et ça c’est idéologique, c’est dangereux. C’est la perpétuation de l’impunité, de la culture du viol, de la toute puissance. 

“Truth over noise” : quand les victimes deviennent du bruit

Un des commentaires est d’autant plus choquant : truth over noise. Une opposition terrifiante. Les victimes sont du bruits ? C’est probablement l’un des aspects les plus violents de cette mécanique. Dans cette mise en scène de la réhabilitation, les victimes présumées disparaissent complètement du récit. Elles deviennent du “noise”. Du bruit. Une nuisance médiatique venant perturber le retour triomphal du héros. On se croirait dans une dystopie. C’est violent parce que ce sont des commentaires performatifs, vous faites exister une opposition raison/folie, décrédibilisant la paroles des victimes et discréditant le combat des féministes depuis plusieurs décennies. 

Peu importe les faits.
Peu importe les contradictions.
Peu importe les rapports de pouvoir

Peu importe les statistiques sur les violences sexistes et sexuelles dans les milieux festifs et culturels.

Le procès Instagram : la justice transformée en storytelling

Certains commentaires vont encore plus loin que la déraison  :
“We believed you babe”

Une forme de croyance absolu envers le divin comme une relation intime. C’est inquiétant, sincèrement. Une proximité fantasmatique qui comme son nom l’indique n’existe pas. Le fan a l’impression de “connaître” l’artiste. Alors qu’il ne connaît en réalité qu’une image soigneusement médiatisée de lui.

Et dans ce cadre, défendre l’artiste accusé revient parfois inconsciemment à défendre son propre fantasme. Accepter la possibilité des violences, ce serait aussi accepter que la figure désirée, admirée, idéalisée parfois érotiséepuisse être profondément décevante voire dégoutante. 

Le procès Baillon


La victoire judiciaire est ici mise en scène comme un acte de domination totale. c’est une manière de se réapproprier le discours médiatique.  Une revanche tant attendue. Un retour du roi. Mais il faut rappeler une chose : gagner un procès en diffamation ne signifie pas automatiquement qu’aucune violence n’a existé. Un procès bâillon,  ou SLAPP (Strategic Lawsuit Against Public Participation) désigne une procédure judiciaire utilisée pour intimider, épuiser ou faire taire une personne ayant pris publiquement la parole. L’objectif n’est pas toujours de “prouver son innocence”.

L’objectif peut être :

  • décourager d’autres prises de parole ;
  • épuiser financièrement la partie adverse ;
  • créer un climat de peur ;
  • reprendre le contrôle du récit médiatique ;
  • produire une victoire symbolique exploitable sur les réseaux sociaux.

Et c’est exactement ce qui se joue aujourd’hui, ce qu’on vous sert c’est un storytelling de situation de crise millimétrée, une stratégie qui va continuer de se reproduire sur tous les DJs accusés publiquement. Parce qu’ils savent très bien que la guerre ne se fait pas au tribunal, le vrai pouvoir c’est l’opinion publique. Très peu de gens lisent réellement les décisions de justice ou vont aller chercher plus loin qu’un “ j’ai gagné”, ça c’est le récit de rédemption qu’on veut bien vous servir. 

Votre fanatisme n’est pas sans conséquences, impliqués. 

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