Vous pensiez vraiment qu’on avait épuisé le patrimoine culturel de la scène électronique avec un sauna, une enceinte lancée vers le public et Paris Hilton armée d’un seau d’eau ? Évidemment que non.

Pour cette deuxième leçon d’histoire parfaitement inutile, retour à une époque où Eminem pouvait briser une carrière avec un seul mot et où une photo de Nina Kraviz dans une baignoire suffisait à lancer un débat international sexiste sur sa légitimité comme DJ. Le potentiel de chaos était alors immense.
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PEGGY GOU, JÄGERMEISTER ET LE DON UN PEU TROP PROCHE — 2020

Une campagne destinée à sauver la nightlife pendant le Covid finit en enquête improvisée sur les liens commerciaux entre ses participants.

En pleine pandémie, Jägermeister lance #SaveTheNight, une initiative dotée d’un million d’euros pour soutenir des clubs, artistes, événements et acteurs d’une nightlife alors complètement paralysée. Peggy Gou devient l’une des ambassadrices du projet. En juillet 2020, elle annonce qu’un don doit notamment être effectué au Sub Club de Glasgow, menacé de fermeture.

Plutôt une bonne nouvelle. Puis certains commencent à regarder les sociétés derrière tout ce petit monde.

Le média indépendant Selector rapporte alors qu’Usman Khushi, l’un des trois directeurs d’Outer Limits Ltd, société mère du Sub Club, est également l’unique directeur de Peggy Goods Ltd, l’entreprise de merchandising liée à Peggy Gou. Le compte de veille Business Teshno met publiquement en avant ce potentiel conflit d’intérêts.

Jägermeister finit par ne plus considérer le Sub Club comme bénéficiaire. Selon la réponse rapportée par Selector, financer un club ayant des liens commerciaux avec des personnes participant à l’initiative risquait de créer de “false impressions” et de nuire à la crédibilité du projet.

Et l’affaire ne reste pas cantonnée à quelques comptes anonymes.

Quelques mois plus tard, Folamour intervient lui aussi publiquement sur Twitter, dans deux messages visant Peggy Gou :

Donc oui : une campagne destinée à sauver les clubs pendant une pandémie avait fini par pousser la scène électro à examiner des registres d’entreprises. Mais il n’y a eu aucune conséquence sur les carrières de chacun, aucune sanction, aucune mémoire…Jusqu’à aujourd’hui…

EMINEM VS AFROJACK: “WHO?” — 2013

Probablement l’un des beefs les plus courts et les plus efficaces de l’histoire de la musique électronique.

Aux MTV Europe Music Awards 2013 à Amsterdam, Eminem reçoit le Global Icon Award. Will Ferrell, dans son personnage de Ron Burgundy, lui glisse alors qu’Afrojack aurait parlé de lui et lui demande s’il souhaite répondre.

Eminem :

“Who?”

Burgundy répète : Afrojack.

Eminem :

“Who?”

Fin du débat.

Le plus fou est qu’il n’a jamais été établi clairement ce qu’Afrojack aurait réellement dit sur Eminem. Plusieurs médias de l’époque se demandaient même si Ron Burgundy n’avait pas simplement inventé le beef pour la blague.

Internet, lui, n’a pas attendu les conclusions de l’enquête.

Les pages sociales d’Afrojack sont envahies de milliers de commentaires demandant simplement “Who?”. Certains fans modifient même sa page Wikipedia. Afrojack finit par jouer avec la blague, avec Snoop Dogg, il reprend My Name Is en remplaçant Slim Shady par son propre nom.

Un mot. Des milliers de commentaires. Presque aucun véritable beef à l’origine.

AVANT LA “REAL TECHNO”, IL Y AVAIT LA “REAL HOUSE” : DJ SNEAK VS SWEDISH HOUSE MAFIA — 2012

Si les débats actuels sur ce qui est ou non de la “vraie techno” vous fatiguent, excellente nouvelle : nous n’avons absolument rien inventé.

En 2012, la légende de la Chicago house DJ Sneak part en guerre sur Twitter contre Swedish House Mafia. Il qualifie notamment leur musique de “fake shit” et estime qu’ils ne jouent tout simplement pas de house music.

Le conflit finit par impliquer Steve Angello et tourne rapidement à l’éternel débat entre crédibilité underground et succès commercial. Sneak raille même le groupe sous le nom de “Swedish Fish Mafia”.

Au milieu du beef surgit également une autre accusation extrêmement familière aujourd’hui : Swedish House Mafia se contenterait essentiellement d’appuyer sur Play et de reproduire les mêmes sets.

Quelques mois plus tard à EDC Las Vegas, Steve Angello semble répondre sur scène en jouant un morceau contenant le sample :

“DJ on two turntables.”

Voilà. Avant real techno, il y avait real house. Avant les guerres de commentaires Insta, il y avait Twitter. Et vos parents se disputaient déjà pour savoir quelles musiques avaient le droit d’être underground.

MACEO PLEX JETTE UN GOBELET DANS LE PUBLIC… ET BLESSE UNE FEMME — 2021

Un verre lancé “pour rigoler”, une clubbeuse le nez en sang, puis une défense qui ne va pas vraiment calmer Internet.

Le 3 décembre 2021, Maceo Plex joue au mythique Warung Beach Club, au Brésil. Une vidéo le montre boire dans un gobelet avant de le lancer dans le public. Selon plusieurs témoins, le projectile touche une femme au visage et lui fait saigner du nez.

L’histoire remonte rapidement sur les réseaux via Business Teshno et provoque une première polémique. Warung publie ensuite une vidéo d’excuses de Maceo Plex. Le DJ reconnaît avoir fait une erreur, indique que les éventuels frais médicaux seront pris en charge et que la femme recevra un accès VIP à vie au club.

Puis arrive la deuxième partie du drama.

Face aux critiques, Maceo Plex précise que le projectile était un gobelet en plastique, et non un verre. Dans son message, il ajoute également qu’il lui arrive habituellement de lancer son casque dans le public pour que quelqu’un l’attrape. Une précision qui, curieusement, ne va pas vraiment rassurer tout le monde.

Au fond, la matière du gobelet n’a jamais vraiment été le sujet : quelqu’un avait été blessé parce qu’un objet avait été lancé depuis le booth dans une foule compacte.

Et Internet retiendra surtout cet étrange argument de défense : oui, j’ai jeté quelque chose dans le public, mais c’était du plastique — et d’habitude, je lance plutôt mon casque.

NINA KRAVIZ ET BATHGATE : QUAND LE SEXISME ÉTAIT ENCORE PLUS DÉCOMPLEXÉ — 2013

Une femme DJ est filmée dans une baignoire. Une partie de la scène décide soudain que cela mérite un débat sur sa crédibilité artistique.

En 2013, Resident Advisor inaugure son excellente série documentaire Between The Beats avec Nina Kraviz. Le principe consiste à suivre les artistes au-delà du booth et à montrer la réalité de leur vie en tournée.

Une séquence montre Kraviz donnant une interview dans son bain.

Et Internet devient immédiatement Internet.

Une partie des réactions ne porte presque plus sur sa musique. Les commentaires se concentrent sur son corps, son apparence, sa sexualité et l’idée qu’elle utiliserait son physique pour faire avancer sa carrière. Le DJ britannique Greg Wilson publie lui-même un long texte autour de la vidéo et de la manière dont Kraviz choisit de présenter sa sexualité. L’épisode prend rapidement un surnom : Bathgate.

FACT publie alors un article dont le titre résume parfaitement ce que l’affaire révèle : “what the Nina Kraviz furore tells us about sexism in dance music.” Le média décrit les commentaires sur son apparence et les accusations selon lesquelles elle serait pratiquement un mannequin se faisant passer pour une DJ.

Avec treize ans de recul, la partie la plus frappante n’est peut-être même plus la baignoire. C’est de voir à quel point il paraissait encore acceptable de demander publiquement si une femme pouvait être sexy, consciente de son image et malgré tout être prise au sérieux comme artiste.

Pendant que des DJs masculins construisaient leurs personnages autour de l’excès, de l’ego et parfois d’une sexualité très explicite sans que leur compétence technique soit automatiquement remise en cause, quelques minutes de Nina Kraviz dans un bain avaient suffi à déclencher un procès en légitimité.

HARDWELL: “FUCK THE DJ MAG” — 2016

Le Hardwell de 2015 reprochait déjà publiquement aux campagnes DJ Mag d’aller chercher des votes avec des équipes équipées d’iPads.

Le Hardwell de 2016 décide qu’il en a définitivement assez.

Pendant une soirée Revealed à l’Amsterdam Dance Event, il monte sur scène alors qu’Atmozfears joue. Le nouveau Top 100 vient d’être annoncé : Martin Garrix est n°1, Hardwell tombe à la troisième place et Atmozfears ne figure même pas dans le classement.

Hardwell prend alors le micro.

Il désigne Atmozfears et explique que celui-ci est un bien meilleur producteur que lui, mais qu’il n’a pas accès aux gigantesques festivals nécessaires pour atteindre la visibilité permettant d’intégrer le classement.

Puis tombe la conclusion :

“Fuck the DJ Mag.”

Ce qui rend la scène particulièrement savoureuse, c’est évidemment l’identité de celui qui prononce la phrase. Hardwell n’était pas un outsider dénonçant un classement auquel il n’avait jamais eu accès. Il avait été élu DJ n°1 mondial par ce même classement deux années consécutives, en 2013 et 2014. Le gagnant du jeu venait littéralement expliquer au public que le jeu était mauvais.

La grande histoire d’amour entre Hardwell et le DJ Mag Top 100 venait officiellement d’entrer dans sa phase divorce.