
Sven Väth qui traite certains nouveaux DJs de « clowns », Richie Hawtin qui interroge les codes d’une génération façonnée par TikTok, pendant qu’Anyma, Cloudy, et toute une nouvelle scène redéfinissent la manière de jouer et de faire spectacle. La musique électronique semble rejouer une querelle vieille comme l’art lui-même.
Oui, oui, on aurait presque tendance à l’oublier. Avant les réseaux sociaux, les artistes se déchiraient déjà pour savoir qui détenait la bonne définition de l’art. À la fin du XVIIe siècle, la fameuse Querelle des Anciens et des Modernes oppose notamment Nicolas Boileau à Charles Perrault. D’un côté, les « Anciens » considèrent les grands auteurs grecs et latins comme des modèles dont il faut préserver l’héritage, la rigueur et certains principes esthétiques. De l’autre, les « Modernes » défendent l’idée qu’une époque nouvelle peut produire ses propres chefs-d’œuvre, inventer ses propres formes et, surtout, ne pas rester éternellement soumise aux règles du passé.
La comparaison peut-être un peu brutale et triviale mais c’est en fait exactement la même chose pour chaque mouvement d’art. Quand Claude Monet présente son tableau à la première exposition indépendante, le tableau ne respecte en rien les codes académiques. Il est jugé de simple “impression”. Claude Monet sera ensuite à l’origine de l’impressionnisme. Mais comment savoir si ces Djs aujourd’hui pionniers ne sont pas en train de renier l’avènement d’autre chose? et en même temps avec la multitude de Wannabe DJ dans l’industrie est-ce qu’on a pas un peu besoin de cette critique pour se rappeler qu’à la base ce qui compte, c’est la musique et le dancefloor.
Le propos de cet article, c’est aussi de rappeler que lorsqu’on vit une époque, on ne sait jamais vraiment si l’on assiste à l’avènement d’un nouveau ou à une simple parenthèse. Avec le recul, certaines ruptures deviennent des évidences. On peut toujours se demander si une partie de notre génération n’est pas parfois régressive dans ses choix artistiques. Mais ce qui semble surtout gêner certains pionniers, c’est l’entertainment : la place prise par le spectacle autour de la musique.
Peut-on faire de la bonne musique et être aussi un showman ou une showgirl ? Peut-on construire un projet autour d’une scénographie immense, d’animations visuelles sans que cela affaiblit automatiquement la proposition artistique ? Les shows d’Anyma ont pris une ampleur considérable ces dernières années, et avec eux, les critiques. Mais ce débat déplace en partie le vrai problème. La question la plus intéressante n’est pas de savoir s’il y a trop d’écrans ni trop de mise en scène. Elle serait plutôt : est-ce que la musique est à la hauteur de tout ce qui est construit autour d’elle ?
Le mot “mainstream” est souvent utilisé comme une accusation morale
Cette interrogation sur le show nous ramène à une fracture plus vieille encore dans la musique électronique : celle qui oppose depuis longtemps l’underground au mainstream.
Ce qu’induit la critique du spectacle c’est une inquiétude, celle de voir une culture pensée à l’origine autour du dancefloor et de la communauté devenir une industrie de masse. (c’est malheureusement déjà le cas). Cette opposition est elle-même pleine de contradictions. Le mainstream c’est pas un gros mot. Ça fait danser pleins de monde, ça rassemble aussi des publics qui ne se seraient peut-être jamais rencontrés. L’underground n’est pas non plus automatiquement vertueux. Alors entre la volonté de préserver une culture qui a besoin de garder de l’authenticité et le snobisme d’autres cultures et communautés qui se développent à partir d’elle, il n’y a qu’un pas.
Même si on adore Papa Sven, et qu’on comprend dans le fond cette réaction un peu urticante fasse à ces nouveaux djs qui osent mélanger du 50 cent avec un kick qui marche à tous les coups. On peut quand même nuancer et y trouver quelque chose à redire dans la forme. Le Djing avant le style est la curation c’est aussi de la technique et du travail. Certains nouveaux DJs qu’ils critiquent sont en fait particulièrement doués dans ce qu’ils font, alors oui ils mixent pas sur vinyles pendant 12h, mais doit-on leur enlever tout leur mérite et les traiter de clowns parce qu’on peut pas les qualifier de puristes ?
C’est tout simplement pas la même chose, quand on va voir un Marvel, on s’attends pas à regarder un film de Gaspard Noé. Quand on va voir David guetta on s’attend pas à voir Jeff mills, et c’est pas la fin du monde de ne pas mettre constamment en concurrence des pratiques et des DJS qui n’ont absolument rien à voir. On peut aussi tout à fait aimer les deux d’une manière différente et pour des raisons opposées. On peut aussi n’en aimer qu’un seul sans pour autant étaler sa science pendant des heures sur ce que pourrait être le “vrai cinéma”, c’est pareil dans la musique électronique. L’art est mouvant, il n’est pas figé dans un temps ou une époque, l’art s’hybride évolue constamment, et c’est comme ça qu’il reste en vie.
Mais ceci étant dit, le message peut aussi aller bien plus loin que le style de ces djs ou leur scénographie. Ce combat entre les générations c’est aussi celui des conditions d’écoute, celui des espaces, celui de l’éthique également des endroits ou l’on se produit. Plus une critique de la démesure actuelle entraînée par l’hybridité, qu’une critique de l’hybridité en elle-même finalement.
Une génération doit-elle transmettre ses codes… ou accepter qu’ils soient transformés ?
Alors oui les pionniers ont une légitimité particulière pour parler de la culture qu’ils ont contribué à construire. Ils en connaissent l’histoire, les lieux, les techniques, les valeurs. Mais cette légitimité historique ne leur donne pas forcément la propriété de ce que cette culture doit devenir. Et en même temps ils se doivent aussi de préserver une culture qu’ils ont participé à faire naître en continuant de la faire vivre à travers eux ET en la transmettant.
Et dans la transmission, il y a le soutien apporté aux jeunes DJs, qui, qu’ils le veuillent ou non, sont la scène d’aujourd’hui et peut-être les pionniers de demain.
En 2005 déjà, lorsqu’on demandait à Richie Hawtin ce qu’il pensait d’une nouvelle génération d’artistes techno, il expliquait que les nouveaux arrivaient avec une énergie particulière parce qu’ils avançaient parfois sans être paralysés par le passé. Il reconnaissait même que cette énergie lui rappelait celle qu’avait sa propre génération à ses débuts.
Plus récemment, il donne un regard plus critique sur une génération de DJ souvent lancés par Tik Tok. Il critique la tendance à « over-entertain », parle de cette « TikTok DJ generation », mais immédiatement après il précise qu’il ne veut pas descendre les nouveaux DJs et juge leur niveau de production et leur capacité à mélanger les genres particulièrement impressionnants.
L’hybridité et l’ouverture n’est pas synonyme d’incompétence. Et la conservation des valeurs de la musique électronique ne passe pas forcément par une critique acerbe des pairs.
Elle consiste à leur transmettre suffisamment d’histoire pour qu’ils puissent ensuite faire autre chose avec. Donc la réponse est selon nous, la génération des pionniers doit transmettre un savoir, une histoire, mais ils doivent aussi accepter que les scènes se mélangent, que les DJs ne leur ressemblent peut-être pas. Le rôle d’une génération fondatrice pourrait être d’expliquer pourquoi certaines choses comptaient, et comptent encore et non d’exiger qu’elles continuent nécessairement à prendre la même forme en sacralisant un dancefloor, qui lui aussi, a changé.

L’underground peut transmettre une éthique sans imposer une esthétique.
Alors oui, on ne peut pas reprocher aux anciens d’être des anciens et de regarder un dancefloor différemment. On ne peut pas non plus leur reprocher d’observer un certain ridicule dans la manière dont les DJs peuvent être aujourd’hui reconnus. Une critique également d’une industrie démesurée avec des cachets de DJS “mainstream” complètement indécents. Tout en reconnaissant aussi, qu’eux non plus, ne prennent pas 2000 euros pour leur gigs et ne jouent pas non plus gratuitement dans des endroits inconnus. Eux aussi, ont changé et évolué.
On ne peut pas non plus leur reprocher de remarquer que l’entertainment prend parfois le dessus sur la musique et où la fame a parfois un peu trop pris le dessus sur les valeurs fondamentales.
Une chose est certaine : le ridicule ne se trouve peut-être pas dans la jeune génération qui change la scène, il se trouve dans la rupture qui pourrait se dessiner davantage si cette fragmentation persiste. Une culture continue de vivre parce que plusieurs générations la font fonctionner.

