
Chaque été, Tomorrowland est un phénomène mondial. Le festival, réputé comme étant l’un des plus grands festivals au monde, est une immense vitrine pour les artistes qui parviennent à y jouer, ou, mieux encore, à ouvrir ou fermer la Mainstage. Le set de ces artistes est énormément relayé sur les réseaux et les fait souvent entrer dans l’histoire. Comme chaque année, je regarde les commentaires. Et là, même là, alors que ces femmes jouent devant des milliers de personnes dans l’un des festivals les plus réputés du monde, elles sont dévalorisées, jugées incompétentes, constamment soupçonnées de voler leur réussite.
Cette exposition nous rappelle à quel point les femmes ne sont jamais épargnées. De la nouvelle génération de DJs à la plus ancienne, c’est toujours la même rengaine. Mais bon, ce n’est pas la première fois qu’on parle de sexisme sur les réseaux sociaux, et surtout dans le DJing. Ce qui m’intéresse le plus dans ce genre d’injustice bête et méchante, c’est le comment et le pourquoi.
À chaque vidéo de Sara Landry ou NOVAH , le scénario est déjà écrit. À chaque fois qu’on glisse dans la section commentaires, on sait déjà ce qu’on va trouver. « DJ USB. » « Ghost producer. » « Elle ne touche à rien. » « Beauty privilège. » On pourrait croire à un running gag, mais non : ça run, mais ça ne gag plus du tout. Pourquoi ce doute revient-il systématiquement, alors même qu’il est si simple de démonter les arguments qui l’alimentent ? Dans le DJing, le sexisme a de beaux jours devant lui (fataliste un peu, mais que voulez-vous ?), pour plusieurs raisons totalement construites depuis des décennies.
Le sexisme s’est professionnalisé et virtualisé
Pendant longtemps, être misogyne demandait au moins d’avoir des couilles (c’est le cas de le dire dans la majeure partie des cas). Il fallait regarder une artiste dans les yeux et lui expliquer qu’elle n’avait rien à faire derrière des platines. On peut se douter que c’est arrivé maintes et maintes fois, mais maintenant, plus besoin de « courage ». Un profil familial de daron de 50 ans suffit. Ou, quand on n’a honte de rien, un commentaire laissé sous une vidéo pour expliquer à Sara Landry comment fonctionne une table de mixage. Ce n’est pas comme si elle était ingénieure, après tout. Les réseaux sociaux n’ont pas inventé le sexisme. Ils lui ont simplement offert une section commentaires sans originalité.
Il y a un peu plus d’un mois, une expression employée par DJ Schnake m’est restée en tête : la « présomption d’incompétence ». Sans le savoir, ou en le sachant d’ailleurs, c’est un concept expliqué dans plusieurs textes sociologiques et c’est probablement la meilleure définition de ce qui se joue aujourd’hui pour les femmes DJs de notre scène. Mais d’ailleurs, comment pourraient-elles éviter ? Ne sois pas visible, personne ne t’appellera. Sois visible, et l’on expliquera que c’est uniquement pour cette raison que l’on t’a appelée. Surtout pas pour ta musique.

Pourquoi, au juste, doute-t-on autant d’une femme lorsqu’elle manipule des machines ?
Sans entrer dans des considérations trop théoriques, la sociologie apporte quelques pistes de réponse. Des chercheuses comme Judy Wajcman montrent que les activités liées à la technique n’ont rien de naturellement masculin (en gros, non, ce n’est pas du tout inné chez les hommes). En revanche, elles ont longtemps été pensées, enseignées et valorisées comme telles. L’ingénierie, la mécanique, l’informatique ou encore les sciences ont été construites comme des univers où la maîtrise technique est devenue un attribut de la masculinité.
Cette représentation s’appuie sur une opposition ancienne : d’un côté, un homme cartésien, associé à la logique, à la maîtrise de la machine ; de l’autre, une femme renvoyée à l’intuition, à la sensibilité ou à l’émotion. Cette distinction ne repose sur aucun fondement scientifique. Mais les stéréotypes ont ceci de particulier qu’ils continuent d’influencer notre regard bien après avoir été démantelés par la science (et donc par la raison elle-même…). C’est absurde, on sait que c’est faux, mais ça continuera d’exister. Même si l’on arrivait à prouver que la femme est plus intuitive que l’homme, on ne pourrait en aucun cas prouver que cette intuition l’empêche d’être parfaitement logique.
Donc les femmes se battent continuellement, derrière les platines ou ailleurs, pour prouver qu’elles maîtrisent un territoire jugé comme n’étant pas le leur. Même quand elles sont sur la Mainstage de Tomorrowland, il y a de quoi se tirer les cheveux.
Les CDJ sont la version moderne et musicale d’une très vieille histoire qu’on n’a pas fini d’entendre. Ce qui nous amène à une autre question.
Pourquoi ressent-on le besoin de chercher une explication alternative à la réussite d’une femme ?
La réussite d’une femme paraît moins naturelle que celle d’un homme. Plutôt que d’être attribuée à son travail ou à sa maîtrise, elle est plus facilement expliquée par des facteurs extérieurs : son physique, l’algorithme, le marketing, le piston ou le trou à remplir pour faire genre qu’on respecte la parité, un ghost producer, un set préenregistré.
Ce biais est tellement documenté qu’il dépasse la musique électronique. En 2012, une expérience célèbre menée par la psychologue Corinne Moss-Racusin montre que des recruteurs et enseignants-chercheurs évaluent exactement le même CV différemment selon qu’il porte le prénom de John ou de Jennifer. John est jugé plus compétent, plus prometteur et mérite un meilleur salaire, alors que le dossier est rigoureusement identique pour un poste aux compétences jugées « masculines ». Si un prénom suffit à modifier notre perception d’une compétence, pourquoi les programmateurs, les labels ou les bookers échapperaient-ils complètement à ces biais lorsqu’ils choisissent entre deux DJs au parcours comparable, surtout quand il s’agit de DJs moins « célèbres » ?
Il existe une autre hypothèse qui éclaire aussi beaucoup la façon dont les femmes DJs sont perçues à travers les réseaux sociaux. Développée depuis plus de vingt ans par la psychologue sociale Madeline Heilman, elle démontre, dans un article de référence (Description and Prescription: How Gender Stereotypes Prevent Women’s Ascent Up the Organizational Ladder), que, dans les univers considérés comme masculins, réussir peut devenir une transgression. Heilman écrit que les femmes occupant ces rôles « may be penalized if they do their jobs well and are applauded as competent and successful ». C’est un cercle vicieux : les commentaires positifs amènent la frustration des haters ; c’est une machine qui s’alimente toute seule.
Selon Heilman, ce sont des « social sanctions » qui prennent la forme d’une accumulation de petites réactions : être jugée moins sympathique, moins légitime, moins agréable, moins désirable professionnellement. Dans une des études qu’elle cite, une femme performante est perçue comme aussi compétente qu’un homme occupant le même poste, mais significativement moins appréciée.
Quand une DJ débute, on lui reproche de ne pas savoir mixer. Lorsqu’elle remplit Tomorrowland, signe sur les plus gros labels ou enchaîne les tournées mondiales, c’est pire : elle est facilement détestée ou obstinément jugée incompétente. En gros, lorsqu’une femme réussit, d’abord on la dévalorise, ensuite on l’attaque personnellement, les rumeurs se confirment les unes les autres et elle est moins appréciée. Un mécanisme d’autant plus amplifié par les réseaux sociaux.
Malgré tout, on ne peut pas non plus faire de cette tendance une généralité pour toutes les artistes féminines ni pour toutes les femmes en général. L’entourage professionnel, le milieu social, l’ethnie ou la religion sont des facteurs pouvant atténuer ou aggraver ces mécanismes. Cela demeure avant tout un sujet très intersectionnel qui mériterait d’être étudié pour lui-même dans la musique électronique. Cependant, ce qui reste certain, c’est que, pour combattre les choses correctement, il faut les nommer, les debunker, les comprendre pour continuer, avec le même acharnement qu’un hater, à les délégitimer.
Sources :
Wajcman, J. (1991). Feminism Confronts Technology. Penn State University Press.
Moss-Racusin, C. A., Dovidio, J. F., Brescoll, V. L., Graham, M. J., & Handelsman, J. (2012). Science faculty’s subtle gender biases favor male students. Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), 109(41), 16474-16479. https://doi.org/10.1073/pnas.1211286109
Heilman, M. E. (2001). Description and Prescription: How Gender Stereotypes Prevent Women’s Ascent Up the Organizational Ladder. Journal of Social Issues, 57(4), 657-674.
Heilman, M. E. (1983). Sex Bias in Work Settings: The Lack of Fit Model.

