
On peut entendre qu’une clause d’exclusivité ait du sens pour un·e artiste en live act. Quand un show repose sur une scéno précise et millimétrée, un dispositif technique lourd ou une performance pensée presque comme un spectacle, on comprend la logique. Il s’agit de préserver l’effet de surprise, protéger la singularité d’une date et éviter qu’un même format tourne partout au même moment. English article here
Mais pour un-e DJ ? Sérieusement ?
Le DJing n’est pas censé fonctionner comme une tournée pop ou comme un concert de rock. Un DJ set n’est pas un produit figé qu’on déplace d’une ville à l’autre dans un emballage identique. C’est un art du moment présent qui se fait en lisant un dancefloor.
Un-e DJ cherche, teste, se trompe parfois et ajuste. Il ou elle lit une salle, capte une tension, sent une énergie, change de direction, prend un risque, ralentit, accélère, surprend. Penser qu’un-e DJ va jouer exactement la même chose d’une date à l’autre, ou qu’il faudrait empêcher un autre club de le ou la programmer dans un périmètre donné pour préserver une forme de rareté, c’est non seulement réducteur, mais aussi assez insultant pour ce qu’est réellement le DJing.
Une clause d’exclusivité appliquée à un-e DJ revient au final à traiter un set comme un produit industrialisé. Comme si l’essentiel était de sécuriser une offre ou de verrouiller un territoire… C’est une logique de marché plus qu’une démarche culturelle.
Et c’est bien là le problème, selon nous.
Un art vivant, pas un produit emballé
Le rôle d’un-e DJ, ce n’est pas de réciter une playlist encore et encore. C’est de faire exister quelque chose ici et maintenant. Dans un club précis, avec un sound system particulier, face à un public spécifique, à un slot donné, dans une ville donnée, dans un état collectif qui ne se reproduira jamais exactement de la même manière.
C’est ce qui fait la beauté du DJ set. Et c’est aussi ce qui rend l’idée d’exclusivité aussi étrange. Car plus on impose à un-e DJ une logique de rareté artificielle, plus on oublie qu’iel est censé jouer avecle vivant.
Un DJ set n’est pas censé être une relique, c’est un art mobile changeant. Lui appliquer les réflexes du divertissement premium, c’est passer à côté de sa nature même.
L’argument écologique, qu’on oublie très vite
Il y a aussi un angle dont on parle peu mais qui nous a été rapporté par beaucoup de DJs, c’est l’impact écologique.
Certaines clauses d’exclusivité empêchent un-e artiste de jouer dans une zone géographique donnée pendant un certain temps. Sur le papier, cela sert à protéger la valeur d’un booking. En pratique, cela pousse parfois les programmateur-ices à aller chercher d’autres artistes plus loin, ou oblige les DJs à faire des détours absurdes dans leurs tournées pour contourner les restrictions imposées par leurs contrats.
Résultat, on assiste à plus de kilomètres, plus de trajets incohérents, plus d’avion ou de voiture, plus d’absurdité logistique. Tout cela au nom d’une exclusivité qui repose souvent sur une idée très théorique de la concurrence, mais très concrète en matière de bilan carbone.
C’est d’autant plus incohérent à une époque où tout le monde prétend vouloir soutenir les scènes locales, réduire les déplacements inutiles et réfléchir à des modèles de fête plus soutenables. On ne peut pas défendre la proximité, les scènes territoriales, la logique club, et en même temps accepter des mécanismes qui forcent les circulations les plus irrationnelles.
Une nuance pour certains formats très spécifiques
Évidemment, il existe une nuance. Si un-e artiste joue presque exclusivement ses propres productions, on se rapproche déjà davantage d’une performance live ou d’un show hybride que d’un DJ set au sens le plus libre du terme.
Dans ce cas précis, on peut comprendre qu’une exclusivité soit parfois invoquée pour préserver un effet de surprise ou défendre la singularité d’une proposition artistique. Mais justement, cela reste un cas particulier, pas un modèle à généraliser à l’ensemble de la scène.
Le souci c’est qu’ujourd’hui des clauses pensées pour des logiques de spectacle s’appliquent de plus en plus à des pratiques qui relèvent d’un tout autre rapport à la musique.
Une culture club qu’on verrouille au lieu de la faire circuler
À force d’exclusivités, on rigidifie un écosystème qui devrait rester fluide. On limite la circulation des artistes et on complique la tâche des petits clubs. On crée de la frustration côté publics, et on renforce un marché où les plus gros peuvent se payer la rareté pendant que les structures indépendantes se retrouvent mécaniquement écartées.
Moins d’exclusivités, cela voudrait dire plus de souplesse pour les salles modestes, plus de possibilités de booking pour les clubs indépendants, et plus de chances pour des publics underground de voir certain-es artistes sans devoir attendre un festival hors de prix ou une date ultra-centralisée.
Libérer les DJ sets, c’est aussi soutenir la culture des clubs.
Un réflexe de pur capitalisme
Il faut aussi appeler les choses par leur nom. Les clauses d’exclusivité, dans beaucoup de cas, sont moins une nécessité artistique qu’un réflexe de marché. Elles servent à sécuriser une position, à maintenir une hype, à produire de la valeur par la rareté.
C’est du business et non paas de la culture.
Et même si l’industrie musicale fonctionne déjà largement sur ces logiques, on peut quand même se demander si elles ont vraiment vocation à s’imposer partout, y compris dans des scènes club qui se racontent encore comme ouvertes, mouvantes, collectives, parfois même héritières de contre cultures qui se sont justement construites contre les mécanismes de verrouillage.
Il faut aussi dire que ces clauses participent directement à la starification des DJs. En organisant artificiellement leur rareté, elles renforcent l’idée que certain-es artistes doivent être vu-es comme des événements à part, presque intouchables, plutôt que comme des acteur-ices d’une culture qui circule. Plus un nom devient difficile à booker, plus sa valeur symbolique grimpe, et plus tout le monde est poussé à entretenir cette mise à distance. On fabrique une sorte d’aura qui évidemment, profite surtout aux logiques de marché bien plus qu’à la culture club elle-même.
À force de gérer les DJs comme des actifs à protéger, on finit par oublier qu’iels sont censés jouer pour un public changeant.
Laisser les DJs jouer
Au fond, le hot take est simple : une clause d’exclusivité pour un-e DJ, dans la plupart des cas, n’a pas de sens. Elle réduit le DJ set à un objet commercial, freine la diversité, la circulation, la spontanéité et la liberté de la fête.
Et dans un moment où tant de clubs indépendants luttent déjà pour survivre, continuer à verrouiller les bookings comme si chaque date devait être protégée comme un produit de luxe est sans doute l’une des manières les plus absurdes d’appauvrir la culture qu’on prétend défendre.
Laisser les DJs jouer, vraiment jouer, là où cela a du sens, c’est peut-être encore l’une des idées les plus simples, et les plus nécessaires, pour préserver ce qu’il reste d’une culture club vivante.

