
Ces derniers jours la free party est au cœur des débats, la loi 1133 a été approuvée ce jeudi à l’Assemblée nationale. Le problème ce n’est pas la techno disent-ils, le problème c’est ce qu’on appelle les free parties (dixit Monsieur Chirac), et oui depuis tout ce temps RIEN n’a changé. Comment pouvons-nous glorifier la musique électronique en l’inscrivant au patrimoine immatériel, tout en étouffant les espaces où elle s’est déployée ? Quelle hypocrisie. Quelle indignité. (Dixit monsieur Sarkozy…).
Vous pouvez interdire des teufs, saisir du matos, criminaliser des rassemblements, salir médiatiquement une culture, vous n’empêchez pas le désir de fête libre, de débrouille collective, de pensée, de musique comme espace politique. Si ce n’est plus ici, ce sera ailleurs. Si ce n’est plus sous ce nom, ce sera sous un autre. Revenons sur le débat politique autour de la free party.
Tout est déjà dit dans cette phrase prononcée à l’Assemblée par Sandrine Rousseau : « Oui, la jeunesse peut être subversive, et c’est très bien ainsi. Laissez-la danser, laissez-la chanter, laissez-la être heureuse… parce que dans le monde que vous nous préparez, il n’y a pas beaucoup d’espace pour cela. ». Ce qu’on supporte mal en réalité, c’est qu’il existe encore des espaces qui échappent un peu, des espaces où la jeunesse ne consomme pas, mais invente, déborde, s’organise, dérange aussi parfois.
La teuf comme problème public
Si les free parties sont mal vues depuis plusieurs décennies ce n’est pas seulement pour ce qu’elles sont, c’est aussi qu’on les a cadrées comme tel. Les médias mainstream n’ont cessé pour la plupart de créer ce qu’on appelle une panique morale, à des fins très précises. Faire naître un problème public, semer une graine de panique dans l’esprit des gens qui ne la connaissent pas, la pointer du doigt comme un problème majeur pour écarter le débat public des vrais enjeux sociétaux. Par exemple la guerre, l’inflation, l’injustice sociale, le sexisme, la corruption des hommes et femmes politiques, la dépolitisation des jeunes désespérés dans ce pays. Liste non exhaustive évidemment. Pourquoi paniquer autour de ces sujets quand on peut désigner le coupable absolu de la perdition et de la délinquance de toute une génération : la fête dans des champs.
Pour rappel, une panique morale est un concept forgé en 1972 par le sociologue Stanley Cohen. C’est une réaction collective disproportionnée à des pratiques culturelles ou personnelles en général minoritaires, considérées comme « déviantes » ou néfastes pour la société.
La musique qui s’établit comme une contre-culture a toujours été un moyen de se placer comme hors du cadre, de se placer en marge, en dehors des normes, la free party ce n’est pas qu’un rituel pour danser, c’est pour penser autrement qu’elle existe aussi.
Et ça, ça déplaît, et c’est surtout une aubaine à sujets et cadrages médiatiques frauduleux : “Bruit”, “drogues”, “errance”, “jeunesse incontrôlable”. Chaque mot a été finement choisi pour construire un imaginaire dangereux autour de la free, si bien que des années plus tard, elle est encore et toujours stigmatisée comme il y a 40 ans. Si vous avez l’impression de déjà avoir lu cet article, c’est parce que ce n’est pas le premier, et que cela fait des années que ces espaces luttent pour survivre et pour être COMPRIS.
Essentialisée à ses dérives, la free party est labellisée, et c’est la raison pour laquelle aujourd’hui, des bureaucrates en costards qui n’ont jamais mis un pied dans ces soirées et qui ne le feront jamais, la pénalisent. Ce n’est pas qu’aujourd’hui, c’est un processus qui existe depuis toujours dans toute hiérarchisation des cultures.
Rappelez-vous l’émergence du rock, de la guitare électrique, du mouvement punk. Rappelez-vous le jazz, rappelez-vous la poésie en prose, puis le roman qui a permis de démocratiser la lecture et la pensée. Tout médium qui donnera une voix, sera d’abord interdit puis légitimé. Est-ce que la free cherche vraiment à l’être ? Je ne sais pas. Je pense qu’elle cherche juste à exister.
Une question de sécurité ?
Soyons parfaitement transparents, oui il y a de la drogue dans les free, oui parfois il y a des drames, mais jamais plus qu’ailleurs. Les gens prennent de la drogue partout, en club commercial, en rave, au bar, au travail. Il y a un vrai sujet de consommation : on ne peut pas détourner notre regard. Surtout vers celle dans nos hémicycles non ?
Le problème de la drogue n’est pas un “problème free party”. C’est un problème social, politique, national. En France, selon l’OFDT, 21 millions de personnes ont déjà expérimenté le cannabis, 5 millions en ont consommé dans l’année, dont 900 000 usagers quotidiens. La cocaïne concerne désormais 1,1 million de personnes sur l’année, et l’ecstasy/MDMA 750 000. Donc non, on ne peut pas sérieusement faire comme si tout commençait à l’entrée d’un champ avec un mur de son. Les usages sont massifs, diffus, installés, bien au delà des espaces que l’on choisit commodément de stigmatiser.
Et cela vaut aussi pour la province. Là encore, on voudrait nous raconter une histoire un peu folklorique : des jeunes qui viendraient amener la délinquance dans des campagnes paisibles. Mais la réalité est plus vaste et moins confortable. Les consommations existent aussi loin des free, loin des clubs, loin des centres villes. Elles traversent les territoires, y compris ruraux, les petites villes, les périphéries. Les publications récentes de l’OFDT décrivent justement une diffusion élargie des usages et des marchés, avec des dynamiques qui ne se limitent plus aux grandes métropoles. La drogue est un problème plus général, plus profond, plus banal malheureusement que le récit sensationnaliste qu’on nous sert sur la free depuis des décennies.
LA question des VSS et plus largement de la sécurité a été abordée. il y a en effet, un vrai problème de VSS dans nos soirées et dans les free, et dans les clubs, et dans les bars, et au travail et aussi dans nos hémicycles non ?
Comme je l’ai lu un jour dans un grand bouquin hyper connu, avant de regarder la paille dans l’œil de ton voisin, regarde la poutre qui est dans le tien. (La bible)
C’est là que la répression semble être la dernière chose à faire. Parce qu’au lieu de penser l’organisation, la réduction des risques, la médiation avec les territoires et les propriétaires, le respect des lieux, l’accès aux secours, on choisit la répression. On ne règle rien. On déplace. On enfouit. On rend plus clandestin. On rend plus dangereux. On éloigne les associations. On éloigne les secours. On éloigne la possibilité d’une responsabilité collective.
« Oui mais s’il arrive quelque chose, personne ne peut intervenir ». Dans ce cas, arrêtez de pénaliser la fête libre, permettez à ses participants de ne pas avoir peur d’appeler la police en cas de besoin. Permettez aux associations de réduction des risques d’intervenir autrement que dans l’urgence. Permettez aux territoires de penser autre chose qu’une réponse strictement répressive.
Mais allez-y, interdisez la free, on trouvera autre chose. Et au pire on fera des petites soirées de 249 personnes.

